Décidément, la liberté est la chose la moins naturelle qui soit. Tellement qu'il est tentant de dire des peuples qui en sont privés que ce n'est pas dans leur culture.

Depuis près de cinquante ans, quarante-six exactement, l'Algérie a acquis son indépendance, et tout naturellement, son Front de Libération a pris le pouvoir. Et, tout naturellement, il l'a gardé. Si possible, pour toujours.

Mais la nature est très contrariante. Elle fait vieillir. Que peuvent faire des vieillards pour garder le pouvoir? Ils empêchent à tout prix les plus jeunes qu'eux de s'en approcher.

Ils s'occupent actuellement des institutions, qu'ils avaient eu l'imprudence de façonner dans l'enthousiasme d'une jeunesse à peine entamée. La nature, parfois un peu aidée, avait facilité le renouvellement du sommet. Toute seule, sans aide, elle avait laissé entrevoir que l'actuel Président n'allait pas tarder à céder sa place.

Las, c'est lui qui a été plus fort que la nature. L'échéance de son mandat, théoriquement le dernier, approche. Le pouvoir lui plaît toujours, et il aimerait bien le garder. Pourquoi, au fond, ne pas faire sauter les limites fixées par la constitution, lui permettre, ainsi qu'à ses successeurs, d'accomplir autant de mandats que leur vie leur permettra ? Le Parlement, occupé par des fidèles triés sur le volet, ne refusera rien à son vénérable Président. On sait ce qu'on perd, on ne sait pas ce qu'on prend.

Plus de souci, direz-vous. C'est trop vite dit. Pour un pouvoir, quel qu'il soit, une opposition, ça gêne, au moins, ça fait désordre, assez vite. En Algérie comme ailleurs, ce désordre est assuré par les intellectuels, écrivains et journalistes. Qui ont le courage de lâcher leur brûlot dès qu'ils le peuvent, d'affronter la censure, de risquer les tracasseries administratives ou judiciaires. Auxquelles s'ajoutent celles de la censure religieuse qui dépiste dans leurs écrits les offenses directes ou indirectes à l'islam, maintenant le meilleur allié de la gérontocratie des anciens combattants.

C'est pourtant les religieux qui avaient le plus précocément, et le plus sérieusement, menacé le pouvoir du FLN, en rassemblant autour d'eux le peuple oublié et frustré. La réplique avait été immédiate et sans nuances: les consultations électorales, défavorables, avaient été annulées, et les islamistes étaient entrés en clandestinité et en guerre contre l'État algérien avec la même férocité que celle qui avait marqué la Guerre d'Algérie. Les méthodes de répression avaient parcouru la même escalade.

Les religieux et les anciens combattants ont fait la paix sur le dos des "autres", et sont maintenant "alliés objectifs", par convergence de leurs intérêts. Comme le remarque Nacer Djabi, sociologue, il y a eu entre les deux (ex-ennemis ) une division du travail (de contrôle de la population).

" le régime monopolise les domaines politiques et économiques, c'est à dire les poches des gens, tandis que le courant religieux s'occupe de leurs cervelles ou de ce qui en reste."

En France, on parlait, autrefois,"de l'alliance du sabre et du goupillon". Il n'échappait à personne que le fidélité du goupillon était conditionnée par un partage honnête.

Sceptique

La suite: les choses sont allées rondement. La réforme de la constitution a été votée à mains levées par une écrasante majorité de députés. Le despotisme obscurantiste est maintenant promis et garanti à l'Algérie.
Un peu partout dans le monde, la crise qui affaiblit concrètement le monde "Occidental", qui disqualifie la civilisation du même nom, favorise les apprentis dictateurs, rouleurs de mécaniques. Surs de l'impunité, protégés par une Russie nostalgique de l'URSS, et par une Chine qui a aussi les moyens de faire du tiers-monde une chasse gardée, ils ne reculent devant aucun procédé pour écarter leurs opposants. Ils ont du pétrole, la coca, et UNE idée.