Ce que je mets au premier plan dans ce drame, c'est la perte. Celle subie par les parents de la victime, par ceux ou celles qui l'aimaient, ses collègues, ses amis, ses maîtres, tous ceux qui avaient mis sur lui leurs espoirs.

Je ne vois qu'un facteur, la malchance.

La maladie mentale est une vraie maladie, qui désagrège la pensée, l'affectivité, la relation au monde des autres. Le naufrage du Moi l'oblige à des colmatages hâtifs, improvisés, à la projection vers l'extérieur de tout ce qui est ressenti comme mauvais, une sorte d'"écopage". Et ce mauvais revient par la" voie d'eau", cette fois attribué à la malveillance de l'autre. C'est ainsi que se construit le délire, qui parachève l'incompréhension entre le malade et les autres. La majorité des malades se replient sur eux-mêmes, s'isolent du monde. Quelques uns se vengent violemment de ce monde qui les persécute. Ils "passent à l'acte".

Il y a soixante ans, ces malades étaient enfermés dans les hôpitaux psychiatriques. Les plus dangereux, auteurs d'un acte reconnu comme commis en "état de démence", étaient placés dans des services à la sécurité renforcée. Tous passaient le reste de leur vie dans ces établissements. Sans traitement efficace, ils s'enfonçaient dans leur maladie, perdant tout ce qui pouvait leur rester de raison.

Les années 1950 ont vu apparaître brusquement les premiers "neuroleptiques", médicaments capables de calmer, de permettre une amélioration de la communication entre malades et soignants. Ces médicaments avaient été étudiés en vue d'améliorer les techniques d'anesthésie, de mettre au ralenti les mécanismes vitaux pour faciliter des opérations lourdes. C'est fortuitement que leur effet "psychotrope"* fut découvert. C'était encore très approximatif. Mais une voie de recherche était ouverte. La machinerie cérébrale était détraquée, mais elle ne l'était pas totalement et définitivement. Elle pouvait se réparer. Il fallait découvrir la localisation et la nature de la panne, mettre au point la substance qui se transporterait par voie sanguine jusqu'au(x) lieu(s) de la défaillance et la corrigerait.

En soixante ans bientôt, les progrès ont été considérables, et, entre les traitements mieux ciblés et mieux tolérés, et la reprise des contacts entre malades et soignants, les améliorations sont souvent suffisantes pour permettre la reprise d'une vie normale, hors de l'hôpital psychiatrique. Mais une partie de l'espoir placé dans ces médicaments a été déçu: la maladie mentale ne guérit pas. La cicatrisation apparente est fragile. L'arrêt du traitement aboutit tôt ou tard à une rechute.

Sur ce point, la maladie mentale ne se distingue pas de bien des maladies "somatiques", celles qui nécessitent un traitement continu, pas toujours suivi raisonnablement. Mais les conséquences sociétales sont évidemment différentes. Les mêmes troubles entraîneront, s'ils ne sont pas détectés, des effets comparables.

Mais de même que les malades ordinaires mentiront à leur médecin sur l'observance du traitement et de l'hygiène alimentaire qui leur ont été prescrits, les malades mentaux vont dissimuler le retour des premiers signes de rechute de leur maladie, qu'elle soit due à la diminution de la dose prescrite, à la non-observance de la prescription, ou à l'échappement au traitement de la maladie elle-même. La pratique de la psychiatrie montre que c'est, soit par l'entourage, soit par l'observation fortuite, à son insu, du malade, qu'il est possible de déceler une rechute. Au sein d'un hôpital psychiatrique, un malade en rechute est forcément sur ses gardes.

Appliquer aux malades mentaux qui ont commis un meurtre un contrôle administratif des décisions médicales**, résulterait d'une sérieuse confusion, reviendrait à disqualifier à l'avance le travail des soignants, et ne tiendrait aucun compte du pourcentage très faible des rechutes incontrôlables.
La loi de rétention de sûreté concerne les grands pervers, sur lesquels la psychiatrie a quelque chose à dire, mais est largement impuissante. Les perversions poussant au crime ne sont pas des maladies mentales, avec perte de l'entendement. C'est pourquoi la préoccupation de sécurité n'attaque pas la responsabilité médicale.

En aucun domaine affectant la société, elle ne peut atteindre le risque zéro sans mettre en péril ses valeurs fondamentales.

Sceptique

*psychotropes: classe de médicaments agissant sur les souffrances psychiques: tranquillisants, anxiolytiques,anti-dépresseurs, neuroleptiques.

**Ce contrôle existait dans la Loi de 1838 et dans sa réforme de 1991. Mais l'autorité administrative s'incline habituellement devant le choix des médecins.