Toute mort d'enfant est devenue un scandale. Surtout à la suite d'une maladie notoirement pénible, mais dont la survenue dans l'enfance était un passage obligé.

Avant l'apparition des antibiotiques, disponibles en nombre croissant à partir de 1945, les complications de la rougeole étaient banales. Elles étaient la hantise des médecins. Pneumopathies gravissimes et encéphalites se partageaient leurs échecs.

La situation sanitaire de la société était, cependant, globalement bonne. Depuis la révolution pastorienne qui avait pris son essor à la fin du XIXème siècle, la mortalité infantile (50% avant l'âge de cinq ans) s'était effondrée. D'une génération à la suivante, les familles étaient devenues réellement nombreuses. L'hygiène, d'abord, et les vaccinations disponibles, constituaient l'arsenal des médecins et des parents pour accompagner les premières années de la vie. Il subsistait quelques bastions imprenables, comme la tuberculose.

La médecine scientifique, s'appuyant sur des connaissances de plus en plus assurées, ne rencontrait que de rares adversaires, soit à l'intérieur de la profession, soit à l'extérieur. Il y a toujours eu une rivalité entre la médecine officielle, longtemps empirique, et les autres "guérisseurs"*. Le "Triomphe de la Médecine"**, permis par des connaissances qui nous paraissent simples, maintenant, au regard des conquêtes récentes, n'a pas fait taire ses contempteurs.

La grande peur de la mort s'éloignant, on pouvait imaginer le renforcement du lien de confiance entre les médecins et la société. Et bien, non. L'opposition à la médecine scientifique ne désarme pas. Elle attaque tout défaut, toute insuffisance de l'approche rationnelle. Elle exploite tous les échecs. Le bélier le plus couramment utilisé est celui de la Nature, dont la Science chercherait à s'emparer.

Selon cette opposition, les médecins et leurs acolytes, pharmaciens et laboratoires pharmaceutiques n'auraient pour principale et secrète préoccupation que de vider les poches de leurs patients et cacher leurs échecs dans les cimetières. Leurs innovations, préventives ou thérapeutiques, ne seraient que des attaques contre la bonne Nature. Les vaccinations furent d'emblée leur "tête de Turc". Leurs échecs (atteinte d'une maladie malgré la vaccination) ou leurs incidents, ou même leurs rares accidents, furent systématiquement exploités. Le remède était pire que le mal.

Jamais, tant dans le corps médical que dans la société, la prévention vaccinale ne fit l'unanimité. Heureusement, la couverture vaccinale est efficace bien avant d'avoir atteint les 100%. Ce qui était encourageant, c'était la quasi disparition de certains fléaux, comme la poliomyélite, et la raréfaction de la tuberculose, vaincue sur deux fronts, celui du BCG et celui des antibiotiques spécifiques. Les sanatoriums fermaient ou se reconvertissaient. Les médecins, rassurés, ne la cherchaient plus en première intention.

Le travail de sape continuait. Dès les années 70, les associations anti-vaccinales pratiquaient leur lobbying jusque dans les écoles, où des enseignants, à l'opposé de leurs lointains prédécesseurs, semaient le doute dans les esprits. L'enseignement public avait été le premier porteur du message pastorien, et l'état sanitaire de la société française du début du vingtième siècle, lui devait beaucoup.

La mort d'une adolescente ne doit pas nous faire chercher un coupable. C'est toute notre société, pourtant obsédée de précautions diverses et délirantes, qui a baissé sa garde, grâce à sa faculté d'oubli. Je ne donne pas cher de l'émotion soulevée par ce drame et des suites à moyen terme. Il y aura quelques démarches auprès des médecins pour des injections de R.O.R.***, mais aucune prise de conscience globale et durable. Tant il est vrai que les maladies infectieuses qui font encore de la résistance sont devenues rarissimes, et ne bouleversent pas l'espérance de vie.

Sceptique

*Entendu au début de ma pratique à propos d'un guérisseur:" la preuve qu'il a un don, il n'a pas été obligé d'apprendre!"

** Comédie grinçante et désopilante de Jules Romains:"Knock ou le Triomphe de la Médecine", interprétée par Louis Jouvet.

***Nom courant du vaccin combiné "rougeole, oreillons, rubéole".