Cette recette est valable pour n'importe quelle science: prenez quelques spécialistes "pointus" d'une science quelconque. Ajoutez une bonne quantité d'humains anxieux, de nostalgiques du bon-vieux-temps, de journalistes généralistes, d'hypocondriaques des deux sexes. Assaisonner avec de la rumeur adéquate*, quelques extraits de rapports alarmistes, et votre potage est prêt. Cela n'a pas beaucoup de goût, aucune toxicité, mais ça coupe la faim.

Il n'y a pas de meilleur remède pour traiter la boulimie d'une société. Boulimie pour des gadgets comme le téléphone portable, comme dernier exemple.

Car nos sociétés se sont adonnées pendant des décennies à ce qu'elles croyaient être indispensables à leur bonheur: des objets fabriqués par des hommes, traduisant des avancées du savoir en objets de consommation courante, et les produisant à une échelle rendant leur prix accessible à un nombre toujours croissant de consommateurs.

Qui, de plus, ne les offraient pas à la contemplation dans une vitrine ou au milieu de leur salon, mais s'en servaient, pour leur plaisir, avant toute chose.
Voiture, télé, appareils photo, téléphone portables, balladeurs, ordinateur, consoles de jeux, planche à voile, de surf, à chaque fois, l'apparition sur le marché créait un engouement, chacun en voulait, il s'en trouvait pour tous les goûts, à des prix qui ne faisaient que baisser. En amont, des chercheurs faisaient des trouvailles, derrière eux, des ingénieurs astucieux les développaient, gagnaient beaucoup d'argent, qu'ils plaçaient dans l'expansion du besoin et de la consommation de leur produit. Tout le monde semblait y trouver son bonheur, sans se rendre compte da son caractère factice.

De manière parallèle, d'autres progrès assuraient aux humains des conditions de vie, alimentaires, sanitaires, toujours meilleures, se traduisant par une vie de plus en plus longue, et," apparemment", j'insiste sur l'adverbe, de meilleure qualité. Incidemment, la quantité d'humains au kilomètre carré augmentait en flèche.

Cependant, et cela finit par susciter des questions, les humains continuaient à mourir. Même dans nos pays gâtés épargnés par la faim, la soif, le froid, ou le trop chaud.

L'idée germa, et se développa vite, que toutes ces inventions, sur lesquelles les hommes se jetaient, pourraient bien être responsables de cette persistance de la mortalité." Suivez notre regard", dirent certains en tournant le leur vers les laboratoires et les centres de recherche dont sortaient périodiquement de nouveaux joujoux.
On savait déjà que les automobiles tuaient, soit leurs conducteurs, soit des piétons imprudents. Pendant longtemps, on estima qu'elles n'étaient directement en cause, mais seulement mal conduites. On finit cependant par reconnaître leur toxicité à long terme, leur capacité à créer une assuétude, une dépendance, à rendre fou.

Tout le reste suivit. Un par un, les objets de la "société de consommation" révélaient une nocivité de nature physique, ou psychologique. Les statistiques démographiques n'étaient qu'un leurre, tant qualitatif que quantitatif. L'humanité allait à grands pas à sa perte. Elle ne tenait son inventivité effrénée que du Démon ou de quelque force obscure, peut-être extra terrestre, avançaient certains. De plus, elle détruisait son support, la planète terre, victime de ses excès.

N'importe quelle enquête aboutissait aux mêmes coupables, ceux qui abusaient de leur savoir, de leur obsession de comprendre les mystères de la matière ou de la nature, et, tel Prométhée, de livrer aux hommes irresponsables les applications pratiques de leurs découvertes.

La meilleure solution se présentait à l'entendement: mettre hors d'état de nuire ces tentateurs de l'humanité, les obliger à avoir l'accord préalable d'autres hommes, ordinaires, choisis pour leur anxiété, par définition pessimiste, et surtout plus nombreux, dans des compositions appelées "haut-comité", avant de faire connaître publiquement leurs dernières inventions. Il était mathématiquement inéluctable qu'il se trouverait une majorité de partenaires dubitatifs, ou farouchement hostiles, à la poursuite de leur recherche, ou de leur mise en application.

La soupe à la Science, ça se fait avec de la Science, mais ce n'est plus de la Science. OUF!

Sceptique

*On peut préparer une rumeur à partir de n'importe quoi.