Les vrais scientifiques ne sont pas doués pour la politique, car leur méthode et ses exigences ne les forment pas au compromis. Comme Saint Thomas, ils veulent voir de leurs propres yeux la vérité, condition pour qu'ils se rendent.

Les vrais politiques ne peuvent utiliser la méthode scientifique pour faire une politique. Ce sont des chasseurs, soignant leur approche, scrutant les traces du "gibier", se plaçant face au vent, utilisant tous les leurres, d'usage aussi libre que celui des coups.

Des scientifiques peuvent se tromper, mais d'autres le leur feront savoir, avec moult démonstrations.

L'erreur en politique est plus banale, systématiquement dénoncée par les opposants, mais ne se prouvant que dans l'après-coup. Le gibier s'enfuit, indemne.

L'antinomie entre science et politique, pour une simple question de méthode, trouve sa limite dans l'obligation faite aux politiques de s'occuper de la science. D'une manière positive, car la science propose des progrès, de compréhension des phénomènes, mais aussi au profit de la vie quotidienne des hommes, dans divers domaines. Et chaque jour , aussi, de façon négative, car à la suite d'erreurs, d'application des découvertes, plus qu'à propos des découvertes elles-mêmes, une défiance globale envers les sciences est entrée dans les esprits. La politique ne peut rester indifférente à ces critiques. Elle a le devoir de les soumettre à l'étude, de rendre possible "l'acquittement" de l'application suspecte*.
Les préoccupations éthiques, dès qu'il s'agit des sciences biologiques, sont souvent invoquées par multiplier les précautions ou les interdictions, dès qu'il est question de les appliquer à l'espèce humaine.

Il en résulte que de nos jours, toute science est flanquée d'un contrôle préalable, de compétence politique. Il ne suffit plus que l'application d'une science soit exempte d'une nocivité quelconque, il faut encore qu'elle ne trouble pas l'ordre public. Si c'est le cas, l'évaluation du rapport bénéfice-risque est immédiate et exhaustive, et au moindre doute, à la moindre menace de violence sur les divers éléments qui constituent le risque: découvreurs, producteurs, utilisateurs, le principe de précaution est invoqué, et l'innovation est interdite.

Il y a deux "volets" bien distincts: le militaire, ne prenant en considération que l'avantage dans la compétition internationale, que le secret peut protéger, et le civil, dont la transparence est corrélative du régime démocratique, et où la nécessité dans la compétition technologique et économique peut être relativisée.

Le volet civil est de la compétence du Ministère de l'Environnement, et de son Secrétariat d'État à l'Écologie. Deux femmes s'y sont succédées récemment. Nathalie Kosciuszko-Morizet d'abord, Madame Chantal Jouanno, ensuite. Ce sont des personnalités politiques, formées au métier, ou entrées depuis longtemps en politique.

La première des deux a donné du fil à retordre aux chercheurs en biotechnologies, porteurs d'un "produit" phare, les Organismes Génétiquement Modifiés. Capables de se débarrasser sans aide "extérieure" d'un prédateur naturel, par l'incorporation dans le noyau de la cellule du végétal d'un gène programmant la substance qui va le défendre.
L'avantage de ces modifications coûteuses, c'est de rendre moins nécessaires des agents chimiques dits "pesticides" chargés de combattre les prédateurs, généralement des insectes ou leurs larves, qui prennent leur part de la récolte espérée. Ces agents chimiques et leur application répétée le long d'un cycle végétal ont un coût. D'autre part, ils ne disparaissent pas rapidement. On les retrouve dans les eaux qui drainent les terres agricoles, et ils peuvent, après un long parcours, être présents dans notre eau du robinet**.
L'inconvénient, propre au mode de reproduction des plantes, est que les pollens des plantes génétiquement modifiées vont féconder les fleurs des homologues qui ne le sont pas. On trouve donc des traces de ces gènes modifiés en dehors des limites de la plantation en OGM. Il n'a jamais été établi que cette présence constitue un risque quelconque pour la santé des consommateurs, hommes ou animaux. Il ne s'agit que d'une atteinte au caractère sacré de la nature.
Comme toute cause sacrée mobilise des fanatiques, les actions sacrificielles de ces derniers troublent l'ordre public, mettent en danger la sécurité( l'étape suivante à prévoir est le meurtre), et le politique est alors interpellé. Sa mission n'est pas de ramener à la raison les fanatiques, tâche impossible, mais de prévenir le désordre. L'interdiction des OGM a été la conséquence logique de ceux qu'ils ont provoqués. La fausseté des arguments "scientifiques" invoqués contre eux n'y changeait rien. Le mode de penser "religieux" est UN. La raison glisse dessus.
Habileté de nature politique (l'issue de la polémique, très médiatisée, ne faisait pas de doute), ou réelle conviction, la Secrétaire d'État a semblé pencher de manière ostensible vers les adversaires des biotechnologies, offenses à la Nature.
La décision politique d'interdire les OGM sur le territoire français pourrait être l'équivalent, inversé, du fameux Édit de Nantes. Promulgué dans le même but, de paix civile.

Une fois réglé ce problème, on a vu en surgir un autre, celui des ondes électro-magnétiques, mises subitement en relation de cause à effet avec un autre phénomène, connu depuis des millénaires, la mortalité de l'homme.
Cause certaine de la formation des religions, cette fatalité autrefois ravageuse a connu un net déclin grâce à un certain nombre de progrès de la science. Mais son impuissance à éradiquer le phénomène, à garantir, sinon l'éternité, une belle longévité à tous ceux qui vivent sagement, s'est retournée contre elle: les maladies mortelles qui atteignent injustement et mystérieusement des sujets jeunes sont attribuées à ses diaboliques inventions, dès lors que celles-ci se transforment en gadgets indispensables. Comme les téléphones portables, pour tout avouer.

Les vieux ne savent pas s'en servir, et tant mieux pour eux. Leur cerveau n'en est pas quitte pour autant. Mais les enfants en raffolent, ils babillent entre eux pendant des heures, au grand dam de parents d'une insigne faiblesse, qui se "saignent aux quatre veines", pour payer à leurs bambins téléphones cellulaires perfectionnés (voir publicités) et cartes prépayées.

Certains cancers du cerveau seraient-ils la conséquence de cet abus quotidien de ces ondes électro-magnétiques qui nous imprègnent (prenez dans la main l'antenne de votre transistor et vous constaterez le supplément qu'apporte votre corps!)? Le téléphone portable est maintenant si répandu qu'il est peu probable qu'aucun usage ne se retrouve dans les antécédents. Il est donc hautement suspect. De la suspicion à la conviction, il n'y a qu'un pas à franchir. Les procès en sorcellerie se multiplient. Pour le moment les entrepreneurs en téléphonie mobile prennent simplement du retard sur la couverture des campagnes.

Mais ce ne sont pas les histoires de gros sous qui mobilisent, et le lien entre des licenciements dans le secteur et cette épidémie de trouille ne sera pas fait.

Madame Chantal Jouanno, qui a remplacé à l'Écologie, madame Kosciuszko-Morizet, nommée à l'économie numérique, est énarque et mère de famille. Politique comme une énarque, soucieuse de ses enfants comme une mère de famille.
Pour elle, pas de problème: le portable doit être interdit aux enfants. Les services qu'il rend de temps en temps, l'action positive qu'il exerce sur le développement des capacités, seront placés aux pertes et profits.

Il n'y a en fait rien à reprocher à ces prises de position politiques (au sens de la gestion de la cité). Ce qui constitue un problème de civilisation, c'est le retournement de la charge de la preuve au détriment de la science. C'est à la science de prouver que les innovations qui sortent de ses laboratoires ne sont pas dangereuses. Ses démonstrations, mises à égalité avec les convictions de ses contempteurs, ont perdu d'avance***.

Verrons-nous, au moins dans notre hexagone, cédant sous les coups de boutoir des adeptes de la vraie foi, disparaître le téléphone portable, puis la radio et la télévision, le four à micro-ondes, la plaque à induction, et quelques autres productions du Diable?
J'oublie: l'électricité, mère de tous les vices, sous toutes ses formes de production, sauf le photo-voltaïque, que sa rareté met encore à l'abri des ayatollahs de la Nature. Mais déjà, les éoliennes ne sont plus en grâce!

L'avenir est-il dans "les Soviets, moins l'électricité"?

Sceptique

* "L'intime conviction" du jury ne lui laisse aucune chance.

**L'interdiction de tous les pesticides chimiques est dans l'air. On s'attend déjà à une diminution de 30% des productions agricoles, en moyenne.

** La simple pomme de Newton annonce tous les dangers, du pot de fleurs, de la cheminée (par grand vent), de la défenestration, accidentelle ou volontaire!