Jean-Pierre Changeux est un distingué neuro-biologiste. En même temps un produit de notre culture française dans ce qu'elle possède de plus raffiné.

Neuro-biologiste, musicien, amateur d'art et collectionneur, selon l'article qui lui est consacré par le "Monde" du 30 Mai 2009.

Jean-Pierre Changeux s'est fait connaître du grand public il y a plus de trente ans, par un ouvrage en réaction à une approche particulièrement "désincarnée" de la psychanalyse. Son "homme neuronal" tendait à faire la démonstration inverse : l'homme devait tout, ses pensées, ses émotions, ses sentiments, à son système nerveux.
Toute son oeuvre, par la suite, a cherché à approfondir une construction spécifique de l'homme, explicable par les immenses possibilités de son cerveau.

Tous les praticiens de l'homme, pensant, parlant, se trompant, souffrant des ratages de sa vie, "pétant les plombs" quand c'est "too much", n'imaginent pas la mise hors de cause de son cerveau dans les avatars de sa vie.
Mais ils ont de solides raisons de penser que c'est par son insertion dans la communication collective, la culture, la vie familiale et sociale, que l'homme souffre affectivement et mentalement. L'individu humain est "branché", avant même sa naissance, mais surtout après,jusqu'à sa mort, avec les "autres" et le bruit qu'ils font tous ensemble.

L'aptitude à la parole et à la communication verbale, qui complète et se substitue en proportion dominante à la communication non verbale, est une fonction spécifique de l'homme. Là encore, il y a toutes les raisons de penser que le lien entre cette aptitude et l'existence de cultures humaines et d'une vie sociale complexe est une relation de cause à effet très stricte: il n'y a pas de culture sans langage.

La culture a de multiples fonctions. Elle identifie les uns aux autres les hommes qui la partagent. Elle constitue un trésor inépuisable, augmentant chaque jour, appartenant à tous. Son retour dans la vie sociale la transforme de manière continue, mais aussi par à-coups, dès que l'accumulation de savoir permet des "révolutions" dans la compréhension du monde.
Cette évolution est infiniment plus rapide que l'évolution des corps décrite par Darwin, et elle est, sans discussion, héritable. Notre corps n'est que peu différent de celui de l'homme moderne apparu il y a deux cents mille ans. Alors que notre vie culturelle et sociale a fait des pas de géant et nous paraît "aller de soi". C'est une évolution "lamarckienne" par héritabilité des acquis.

Nous en sommes à un stade où il est impossible de séparer ce qui revient à l'inné, inscrit dans nos gènes et le programme de construction de notre corps qu'ils déterminent et guident au fil de ses étapes, et ce qui revient à l'acquis, mémorisation d'une transmission, d'un apprentissage, d'une expérience. Chaque progrès de notre développement nous prépare à un autre, dont la nécessité se révèle.

Ainsi de notre écriture, de nos arts. Peut-on concevoir leur apparition spontanée, indépendamment de toute intention de communiquer une information? Peut-on concevoir l'apparition d'une aptitude" à la commande", pour réaliser telle ou telle prouesse communicable?

Il me semble qu'il n'y a pas lieu de choisir. Nous disposons d'un "outillage" cérébral produit par notre évolution "darwinienne". Avec lequel nous accomplissons des prouesses dont nous aimons bien être félicités. La communication n'est pas leur fonction première. L'homme écrit des livres pour être lu, compose de la musique pour être écouté, peint des tableaux pour qu'on les voie. Mais un certain nombre d'oeuvres restent longtemps secrètes ou inconnues, parfois pendant la totalité de la vie de l'auteur.

La nécessité a-t-elle précédé une expression artistique reprenant une technique utile par ailleurs? On a longtemps cru à cette séquence simple.
L'archéologie a montré que certaines inventions humaines étaient apparues en renfort de leur religiosité, oeuvre collective s'il en est. Les statuettes, sculptées ou en terre cuite, avaient une fonction votive, de même que les peintures rupestres. Même notre pain pourrait bien être une invention au profit des divinités. De même, encore, la métallurgie*.

Pour autant, nous ne pourrions, ni croire, ni se donner autant de mal à satisfaire nos dieux, sans tête!

Sceptique

* Il n'avait sans doute pas échappé à nos ancêtres que la nature inerte semblait réunir trois éléments, le minéral, l'eau, le feu. Les rassembler mettait l'homme dans la condition de créer. Ainsi apparurent la céramique et le métal, dont l'usage ne fut parfois que religieux. L'invention disparut alors avec ses inventeurs. Il suffit que la trouvaille faite au sein d'un autre peuple fusse dévoyée de son but pour se transformer en une technique dont l'intérêt n'échappa pas à ses copieurs.

Note: ce commentaire n'embrasse pas, loin s'en faut, toute la glose disponible sur cette question: nature? Ou culture?