Dans le "Monde" du Dimanche 21 Juin-Lundi 22 Juin 2009, Boris Cyrulnik, éminent représentant de la science encore jeune de l'éthologie humaine (science des comportements), s'interroge sur la crise, en se référant à un accident comparable frappant une espèce animale, disparaissant à la suite de ce qui peut être analysé comme une sur-adaptation, qui brouille la régulation propre à l'espèce.
L'exemple choisi ne me semble cependant pas convaincant, car il résulte d'une intervention humaine, l'installation d'un groupe de cervidés dans une île proche de celle de Vancouver. Ayant rencontré les meilleures conditions pour proliférer, sans être contrariée par la présence de prédateurs, la population a subitement décliné, puis a disparu. Enfermée sur une île, elle avait épuisé les pâtures, développé une inter-agressivité et perdu toutes possibilités d'échanges génétiques, entre autres inconvénients.

Ce qui arriverait à l'humanité serait du même ordre: sa réussite par sur-adaptation à la nature qui est à sa disposition lui aurait permis de proliférer, de pratiquer, par mimétisme, une compétition vers la satisfaction de tous les désirs, soutenue par une recherche de procédés d'enrichissement les plus sophistiqués, jusqu'à l'écroulement final du château de cartes. Remarquons en passant que cette crise n'est pas directement la cause d'une sur-mortalité humaine. On n'en voit même pas encore le commencement.

Voilà un nombre certain de millénaires que l'humanité prolifère en raison de sa capacité à produire plus de nourriture que ce que la nature peut lui fournir, sans autre travail que chasser et cueillir. À peine moins de millénaires que sa capacité à produire des langages et des cultures, forme des penseurs, qui alertent leurs congénères sur les risques de l'exception humaine. Heureusement, ou malheureusement, les philosophes, optimistes ou pessimistes, ne sont pas tout de suite entendus, et pendant ces temps de surdité, l'humanité jouit de ses progrès matériels et techniques.

La régulation s'opérait par les effets des guerres et des grandes épidémies qui faisaient disparaître des millions d'humains. Il n'empêchait: il y avait toujours des penseurs, des prédicateurs, pour annoncer les catastrophes qui devaient résulter de la colère des dieux, en réponse à la désobéissance des hommes.

La vraie rupture, qui a vraiment semblé mettre l'humanité à l'abri de toute sanction naturelle, a été la révolution sanitaire de la fin du XIXème siècle. La révolution industrielle était déjà en cours, donnant du travail à davantage d'hommes, mais sans améliorer la mortalité infantile et l'espérance de vie. L'ère pastorienne, faite de moyens préventifs (hygiène et vaccins) a suffi, dans un premier temps, à faire de la mort en bas âge un scandale. Les progrès de la pharmacie ont été l'étape suivante: la pénicilline et les antibiotiques ont fait oublier la mort "naturelle". Pendant quelques décennies, l'euphorie générale a couvert la voix des Cassandres.

Le progrès ne faisait plus question en tant que tel. Seul son accès égal pour toute l'humanité rencontrait des obstacles politiques, économiques ou culturels.

On y arrivait presque, quand la voix des prophètes s'est faite plus audible. À dévorer comme ça les ressources de la planète, l'humanité allait dans le mur à une vitesse uniformément accélérée, entraînant avec elle une grande partie, voire la totalité, d'une nature qui ne lui avait pas demandé de faire partie du voyage.

La théorie de la croissance zéro a été vite dépassée par les projections dans l'avenir. Il fallait faire marche arrière, et vite. Le réchauffement du climat est venu fort à propos nourrir la peur. Mis sur le dos de l'homme et de ses gaspillages d'énergie, le réchauffement climatique s'est fait religion. Ne pas y croire, ne pas s'en sentir fautif, ou pire encore, en faire "le cadet de ses soucis", c'est de l'apostasie ou du blasphème, tout simplement.

Alors, la crise, dans tout ça? C'est la confirmation en appel de la sanction du péché originel. Heureusement, il y a un "bouc émissaire", le capitalisme. Chassons le capitalisme dans le désert, et l'homme revenu à la nature sera sauvé. ENFIN!

En France, fille aînée de la religion écologique, les prières montent vers le ciel pour que jamais, ni la France, ni les autres nations ne sortent de la crise par la remise en marche de l'économie capitaliste. "Plus jamais ça!"

Hélas, les débris du balai fracassé par l'apprenti sorcier, se remettent debout, et au travail. La musique qui évoque la marche d'une machine(ah, cette abjection!) remonte en puissance. Leurs complices dans le monde reprennent espoir. Leurs mandants, qui vont à la messe comme les autres, car les nouveaux curés veillent, leur demandent de tout faire pour remettre en route la machine qui crée des emplois et assure la prospérité.

En chaire, les prédicateurs tonnent, annoncent la fin du monde, prêchent l'abstinence, la sobriété, le jeûne, la rupture avec les sciences et les cultures qui nous ont amené là.
La religion qu'ils prêchent se fait plus agressive, se radicalise, par désespoir de ne pas être entendue, peut-être? Elle se heurte à l'invariant humain, celui qui désespère toutes les religions du monde, y compris les idéologiques, plus que jamais.

Sceptique