L'idée d'une répétition de l'histoire, ou, plus exactement, de la visibilité d'une structure qui caractérise notre histoire, devient insistante dans les commentaires de notre vie politique.

Cette histoire, je la vois ainsi: une alternance entre les forces centrifuges, les particularismes locaux qui souffrent d'avoir à rendre compte à un pouvoir central, dès lors que celui ci s'affaiblit, et la réaction des forces centripètes, sollicitées et animées par le pouvoir central lui-même, tendant à restaurer la cohésion et la solidarité de cet ensemble appelé "nation"*.

Il faut bien fixer un début à cette histoire, même si ses aspects essentiels sont présents AVANT. La monarchie franque de Clovis est le point d'origine. L'unification s'effectue par la force, comme la réalisa Jules César, mais au profit d'un colonisateur s'identifiant avec sa colonie, avec la bénédiction de la seule institution tenant l'opinion de l'époque, l'Église catholique. La France est constituée, sur un morceau de l'Empire romain.

La première cassure sérieuse résulte du partage de l'héritage de Charlemagne, qui ampute ce qui était la France d'une moitié de son territoire initial. Sa reconstitution complète demandera plusieurs siècles, au cours desquels d'autres menaces étrangères et d'autres faiblesses du pouvoir royal menacèrent l'intégrité de la part française de l'héritage carolingien. Les liens de suzeraineté qui liaient les monarques entre eux et les seigneurs locaux au Roi de France devenaient d'autant plus formels que le pouvoir monarchique était faible. La cohésion politique indiscutable du Royaume de France ne fut obtenue que par Louis XIV, réussissant à affaiblir définitivement les grands seigneurs, "leaders" des mouvements d'insubordination. Moins d'un siècle après sa mort, la Révolution mit fin à la monarchie capétienne.

Les révolutionnaires, une fois écartés les contestataires nobles et ecclésiastiques, se séparèrent rapidement en deux tendances: les Jacobins, partisans de la République "une et indivisible", rigide, autoritaire, centralisée, ayant le projet de conduire "un peuple immature" vers le bonheur de constituer une nation; les Girondins, plus nuancés, soucieux de ne pas brusquer l'opinion, et partisans d'un autonomie des administrations locales, n'ayant à rendre compte qu'après coup à l'administration centrale. L'élimination physique des Girondins permit aux Jacobins de constituer un pouvoir conforme à leur idéologie. Les excès des "liquidations" dans leurs propres rangs provoquèrent la réaction de Thermidor et la prise de pouvoir de ceux qui tenaient à leur tête. Les adversaires de la Révolution relevèrent la leur, et les aléas des guerres engagées par la Convention aboutirent à la prise du pouvoir par le Général Bonaparte. Le retour à une monarchie absolue, centralisatrice, n'allait pas tarder. Sous diverses formes et noms, elle occupa les deux tiers du XIXème siècle. La République, politiquement "girondine", ne fut rétablie qu'après la défaite et la chute du second empire. Elle bénéficia d'un ultime concours militaire: la répression de la commune de Paris.
On peut dire que jusqu'à l'avènement de la Vème République, c'est l'administration léguée par Louis XIV et Napoléon 1er qui assura l'unité de la République, sans avoir à abuser d'une autorité excessive. L'esprit national s'était consolidé, et avait résisté aux épreuves, y puisant même une force nouvelle.

La centralisation excessive avait fini par créer des situations caricaturales et fait naître un doute sur sa valeur absolue. L'idée d'une décentralisation germa et prit des forces. La première action fut conduite par Gaston Defferre, à l'occasion du premier septennat de François Mitterand, premier président de la Vème République élu par la Gauche. Ministre de l'Intérieur et de la décentralisation, son action aboutit à la Loi de 1982. Qui faisait passer le contrôle du Préfet de "a priori" à "a posteriori", ne rendait pas l'avis négatif du préfet, suspensif, et confiait au tribunal administratif la fonction d'arbitrer le litige. Le pouvoir exécutif était transféré au Président du Conseil Général(département) et à celui du Conseil Régional, à la tête d'une nouvelle collectivité territoriale, la Région, troisième niveau de l'organisation territoriale.

L'Acte II de la décentralisation, entrepris en 2003 par Jean-Pierre Raffarin, premier Ministre de Jacques Chirac, réélu Président de la République en 2002, va encore plus loin en élargissant les pouvoirs des régions, en matière économique, en particulier, et en leur transférant de nouvelles compétences. L'organisation décentralisée de la République est affirmée par une révision constitutionnelle, le 28 Mars 2003. Les transferts de compétences sont massifs, hors fonctions proprement régaliennes.

Comme l'initiative vient de la droite, bien sûr TRÈS MAL ÉLUE en 2002, les protestations des services publics concernés sont immédiates et intenses. En particulier l'Éducation Nationale, dont les personnels NON ENSEIGNANTS sont placés sous l'autorité des Régions. Le transfert des enseignants suivra, C'EST SÛR!

La suite du conflit se polarise sur le financement, en principe par reversement intégral des sommes dépensées par l'État pour le fonctionnement des services transférés. Bien sûr, le compte n'y est jamais. Tous ces palais à construire, tous ces emplois à créer, ça coûte cher. La sanction politique s'affirme dès l'année suivante: la majorité chiraquienne perd les élections régionales. Poussées par la misère, vingt régions, sur vingt-deux, se jettent dans les bras de l'opposition. Les impôts locaux font de même. Leur distribution fera des heureux.

Cinq ans plus tard, à un an du renouvellement des conseils régionaux, avec le même mode d'élection, le conflit se radicalise, et, pour le coup, les Jacobins sont maintenant majoritaires à droite, et les Girondins, de même, à gauche. L'économie distributrice plaît à la clientèle, tandis que les problèmes à l'échelle nationale sont d'un ennui....
Le seul argument des Jacobins est la valse des impôts locaux. Leur augmentation est partout à deux chiffres. Allons-nous vers une partition bien propre entre le Prince et ses vassaux en révolte?

Le hic est la situation inconfortable du Parti Socialiste, parti ayant vocation à gouverner le pays, mais partie prenante principale de la féodalisation de la France décentralisée.
Pourtant, ce n'est pas sur cet aspect structurel que Zaki Laïdi, Directeur de recherche à Sciences Po, étrille le Parti Socialiste dans le "Monde" du 8 Juillet 2009. C'est sur la fuite vers l'extrême gauche, où le PS semble vouloir trouver la recette miraculeuse. Ce n'est pas d'hier que les partis de gauche ont l'obsession de ne pas être tournés... par leur gauche. À ce jeu, c'est donc l'extrême-gauche qui donne le LA à l'orchestre ! La singularité de la gauche française est de ne pas avoir tenu compte de l'écroulement du monde soviétique, de l'évolution de sa nomenklatura vers un banditisme maffieux, de ses dirigeants politiques vers un néo-tsarisme impitoyable. Écartant l'hypothèse d'une évolution semblable d'un socialisme occidental, elle voit encore le marxisme comme une recette applicable, dont le génie français contrôlerait la dérive naturelle. Comme le remarque sévèrement Zaki Laïdi, le Parti Socialiste, "parti intellectuel sans base ouvrière populaire...a toujours compensé ce péché originel par un maximalisme idéologique."

Or, dans l'intimité, les militants intellectuels de ce parti rejettent toute dérive révolutionnaire, incompatible avec la vie démocratique, et se satisfont d'un "kriegspiel" ou d'un jeu video, qui débarrassent la France, pour un soir, de son sarkozysme irritant.

Le solide, le concret, ce sont les barons (et baronnes**) régionaux qui tiennent leurs fiefs et narguent le Prince, et qui, dans leur intérêt bien compris, s'émancipent de plus en plus de l'appareil de la rue Solférino.

Cette dérive est cependant grave, car elle défait ce qui a été si difficile à réaliser, et reste si fragile, en fait, l'unité nationale. L'État coordonnateur, privé de ses pouvoirs, doit négocier avec les collectivités locales tous les projets d'échelle nationale, se voyant refuser les concours financiers de ceux qui en tireront le plus de profit. Tout est prétexte à "guéguerre". Il s'agit de montrer ses muscles, de rappeler ses "droits".

La gauche se plaint de ce que cette situation appelle un pouvoir central plus fort, capable de résister....à la résistance locale, de rétablir avec peine un équilibre entre les forces centripètes et les forces centrifuges qu'il a naïvement libérées. Tant que ce pouvoir fort est de droite, c'est pain bénit pour les féodalités de gauche. Mais imaginons la bagarre entre les mêmes et un(e) Président(e)*** de leur Parti chargé de la conduite de la Nation? Cette perspective redoutable expliquerait-elle ce qu'il faut bien qualifier de conduite d'échec?

Sceptique

*La plupart des nations se sont constituées sur le même mode, le rassemblement autour d'un pouvoir central de particularismes locaux.

**Ségolène Royal est baronne ET candidate à la présidence.

***Si elle est élue, ça bardera!

Note ajoutée le 13 Mai 2011: selon une rectification faite dans l'ouvrage, "150 idées reçues sur l'Histoire", le parti Jacobin fut d'abord décentralisateur, en bonne logique révolutionnaire, la Révolution s'attaquant à un régime centralisé depuis le Grand Siècle. Ce n'est qu'à partir de la révolte vendéenne, et dans le contexte des guerres engagées contre les royaumes européens, que le Comité de Salut Public engagea la Terreur et la reprise en mains de l'autorité sur tout le pays. (Olivier Tosseri, p.198)