La prise d'otages, la rétention en otage, la constitution en otage, sont des inventions humaines qui ont maintenant une robuste ancienneté. La seule évolution évidente est qu'elles n'osent plus dire leur nom, ni afficher leurs tarifs. Ou alors dans une monnaie particulière nécessitant une traduction: tant d'années de prison, ou tant d'années de bagne. Allez savoir ce que ça représente en dollars ou en euros, les seules monnaies qui soient capables de dérider les gardiens-chefs?

Ce qui a changé aussi, c'est le niveau de responsabilité des négociateurs qui vont, d'un côté se remuer pour faire sortir de prison ou du bagne leurs ressortissants, et de l'autre, faire monter au maximum le taux de conversion des monnaies. Les allers-retours entre négociateurs et dirigeants politiques, parfois étagés par plusieurs niveaux hiérarchiques, les conférences associant le ou les responsables de la finance publique, qui diront les disponibilités et rempliront la valise, tout ça prenait un temps fou, pendant lequel les otages en bavaient, perdaient espoir, et leurs familles aussi. Les journalistes se lassaient de couvrir l'événement, l'oubli recouvrait de poussière le drame lointain.

Surtout, les comptables en années de prison ou de bagne prenaient leur rôle au sérieux, et continuaient leur évaluation de la gravité des accusations, ajoutant un paquet d'années par ci, par là, et concluaient parfois, au regard du coût d'entretien à prévoir, qu'une bonne corde ou une balle bien placée, mettraient fin à la gabegie.

Donc, d'un côté, l'opinion publique s'impatientait, les familles des otages entretenaient l'intérêt, fouettant tous les journalistes qui passaient à leur portée. De l'autre, on avait fini par se rendre compte que les chefs d'État des pays preneurs étaient secrètement vexés qu'on ne vienne pas les supplier en personne, de rendre leurs otages.

Il fallait donc que les chefs des États concernés par ces prises d'otage surmontent la peur de perdre leur dignité, ravalent leur dégoût, et aillent eux mêmes les racheter .

Il faut rendre cette justice à notre Président Nicolas Sarkozy d'avoir été le premier à franchir le pas, et non pour des otages français, par dessus le marché, puisque c'est au profit des infirmières bulgares et d'un médecin palestinien, qu'il a mis le paquet en allant embrasser Mouammar Khadafi, lui promettre la lune en plus du gros chèque, et même risquer la vie de sa femme pour mener à bien l'exfiltration.

On sait la reconnaissance de l'opinion pour ce geste. Il continua avec plus ou moins de succès pour Ingrid Bettancourt, caressant Chavez, suppliant sur les ondes le chef mourant, ou déjà mort, des FARC*. Ingrid fut finalement libérée par une action d'éclat de l'Armée colombienne. Quelques autres affaires relevant plutôt du droit commun furent inscrites au programme de visites officielles. D'autres, frappées par la raison d'État, française en particulier, imposèrent le secret.

Quand même, il a inauguré le changement culturel, déculpabilisé les chefs d'États du présent et de l'avenir d'aller au charbon, de discuter avec leurs homologues dictateurs les conditions d'une grâce et d'une libération.

Je ne vais pas abuser de votre patience, et je conclus par les dernières images de la télévision: L'ancien Président Bill Clinton**, époux de la Secrétaire d'État du gouvernement de Barack Obama, repartant de Pyongyang, Corée du Nord, avec les deux otages américaines, victimes de leur imprudence et de leur candeur, et pour ce faire, condamnées à douze ans de travaux forcés. Kim-Jon-Il, comblé par cette visite, n'avait pas fait lésiner sur les photographies. On ne l'avait jamais vu autant, en chair et en os, qu'à cette occasion.

Sceptique

*On dit que les morts ne parlent pas. Les FARC vivants non plus. Ils ne jouent pas le jeu!

**Les esprits chagrins américains (il n'y a pas que des français dans cette catégorie) se demandent s'il avait bien un mandat du Président Obama ou de sa femme, Hillary, pour s'occuper de cette affaire.

Note du 6 Août: Selon des analyses diffusées ce matin, c'est le dictateur Kim-Jong-Il qui aurait demandé la visite de Bill Clinton, en vue de lui remettre les deux journalistes prisonnières. Une façon de se rendre intéressant et fréquentable. Tous les discours indiquent que le lave-mains est garni et prêt à l'emploi, tant à la Maison-Blanche qu'au Secrétariat d'État. En attendant, les deux jeunes femmes sont libres.