Dans la page "débats" du

"Monde" du 19 Août 2009, le philosophe Robert Redeker passe en revue les changements du statut du corps humain sur une période de l'histoire relativement brève. Les interrogations sur notre corps sont d'apparition et de complication plutôt récente, en effet.

La revue générale faite par le philosophe, des changements qui se sont opérés depuis l'affaiblissement de la mainmise religieuse, est intéressante et juste, mais, en passant, il fait un procès quelque peu paranoïaque à la médecine, qui aurait ravi à l'Église la propriété des corps.

Que dit le philosophe? Que le corps, "fait de poussière et qui retournera à la poussière", simple véhicule de l'âme, dont la conduite du dit véhicule déterminera le destin éternel qui suivra, a été "sorti" de ce statut méprisable, produit de la sagesse humaine et récupéré par les clercs.

"Sorti" d'abord pour son intérêt économique et militaire. Esclave* ou "chair à canon"**. Vitrine d'un système politique, ensuite: les sur-hommes aryens du nazisme, les athlètes bourrés d'hormones et raffleurs de médailles des pouvoirs communistes.

Le corps des humains serait devenu entre-temps la chasse réservée de la médecine. Les régimes cités plus haut l'avaient appelée à la rescousse, soit pour faire le tri entre corps valables et corps non valables, soit pour mettre leur pharmacopée au service de l'armée des sportifs.

Mais dans les sociétés "ordinaires", les médecins se sont trouvés de plus en plus sollicités pour améliorer, en durée et en qualité, la vie des corps. La palette de leurs connaissances, de leurs moyens d'investigation, de leur "arsenal" thérapeutique, s'élargissant sans cesse, la communauté d'intérêts entre médecins et demandeurs de santé s'est consolidée en un "lobby", incontournable, exigeant et coûteux.

Les bien-portants, tant qu'ils le restent, enragent. Ce sont eux qui parlent du "pouvoir médical". Si certains médecins s'en rengorgent, beaucoup se voient pris en sandwich entre les exigences des malades et les critiques des bien-portants professionnels.

De toute façon, et là, on ne peut que donner raison au philosophe, le corps a pris le statut de propriété individuelle avec....l'individualisation au sein des sociétés. Le corps s'est intégré à l'ego, au "moi". Retour au chapitre précédent: c'est l'ego-corps*** qui demande au médecin d'entretenir l'ensemble dans un bien-être harmonieux****.

Qui dit propriété individuelle, confère à son propriétaire la libre disposition de son bien. Un certain nombre de conflits entre les individus et la société sont nés des difficultés à interpréter correctement les nouveaux droits et devoirs. Pour les devoirs, c'est relativement simple: respecter l'autre en tant que propriété privée. Mais les droits sont plus problématiques: le suicide, autonome, ou médicalement assisté, la transformation chirurgicale du corps en vue d'un changement de sexe, constituent-ils un atteinte à l'ordre public? Dans le même ordre d'idée, les soins ne visant qu'à l'entretien de ce corps-moi adoré sont-ils à imputer à la solidarité de la société?

Questions non résolues en raison des clivages du raisonnement, tant des individus que des responsables politiques. Les liens ne sont pas tous coupés, la désaliénation n'est pas totale. Il s'avère qu'elle ne peut l'être. Le moi-corps finit par être rattrapé par son destin biologique. Il ne dispose pas de son cadavre.

C'est le sens que je suis tenté de donner à la réaction du contradicteur du philosophe, un médecin, psychiatre, mais se positionnant à l'écart du "tout psychique" de la psychiatrie du XXème siècle, qui lui répond (le 22/08/09) par une "volée de bois vert", ayant quelques traits d'une plaidoirie. Le débat est lancé.

En fait, est-il possible de parler d'un même corps? Même de nos jours? À partir du moment où on ne parle pas de "son" corps, mais de celui d'un, ou d'une autre? Si le corps est visible, palpable, le moi-corps est inaccessible.

"Dans le temps", il y a vingt à trente ans, les psys parlaient du corps "érogène", puisqu'ils considéraient que les avatars de la sexualité humaine étaient les seuls responsables de la difficulté de leurs possesseurs à bien vivre. Ils parlaient du corps "médical" dès qu'il s'agissait des maladies qui étaient du ressort des médecins. La propriété des corps passait d'un intervenant professionnel à un autre. Il n'était pas encore question d'une confusion entre le "moi", concept psychique, et le corps, simple machine, malgré leur communauté de destin.

Sceptique

*Les premiers massacres de peuples par d'autres peuples étaient de pures liquidations. Plus tard, la valeur économique des survivants a été reconnue, leur déportation en vue d'une réduction en esclavage est devenue commune.

**"Une nuit de Paris effacera tout cela", aurait dit Napoléon en contemplant un des ses champs de bataille les plus meurtriers.

***"ego-corps, ou moi-corps, conviennent aussi bien que ego-body proposé par Robert Redeker.

**** Des non-médecins, diététiciens, esthéticiennes, relaxateurs, participent à cette recherche d'harmonie, sous l'égide du savoir médical.