En attendant que ses ennemis aient sa peau, la science est une récréation pacifique*, qui nous console des vilenies de la politique, de la finance, des guerres de toutes sortes, civiles ou internationales.

Ce n'est pas que le monde animal soit pacifique, tendre ou généreux, mais "homo sapiens sapiens" a porté les vices de la nature à un niveau vertigineux d'efficacité et de raffinement de cruauté, grâce à une aptitude unique, celle de parler.

Elle est tellement banale, cette aptitude, qui nous définit en tant qu'espèce, et nous permet TOUT. Oui, TOUT, y compris notre imagination débordante, dont une bonne part est réservée au mal.TOUT ça, parce que, comme Monsieur Jourdain, nous faisons de la prose, de la glose, de la "tchatche", sans le savoir.

Il n'est toujours pas bon, dans la société humaine, de ne pas avoir la cap acité de parler, même si certaines causes, comme la surdité congénitale, ont trouvé une solution. L'autisme commence à peine à être pris correctement en charge. Mais le fait de parler n'est pas toujours suffisant. Il faut encore être compris, et si ce n'est pas le cas, comme celui du délire, l'exclusion en est la sanction immédiate.

Cela faisait un moment que les savants se demandaient pourquoi cette aptitude nous séparait si radicalement du singe qui nous ressemble le plus, le chimpanzé, alors que les génomes** des deux espèces diffèrent si peu.

Une famille britannique frappée par un handicap transmissible, touchant l'aptitude à articuler et à organiser le langage, a attiré l'attention sur elle. L'étude du génome étant devenue banale, "on" a cherché parmi les milliers de gènes que nous possédons celui "qui n'allait pas". Et "on" l'a trouvé, au bout de dix ans de recherches. Il avait déjà été repéré, et nommé: "forkhead box P2", en abrégé FOXP2. Celui de la famille étudiée présentait une minime mutation, responsable de la perte d'efficacité. Mais cette mise en accusation dévoilait en même temps son rôle originaire: c'était lui qui avait rendu possible l'aptitude au langage, et, dans la foulée, sa comparaison avec son homologue dans le génome du chimpanzé ne montrait qu'une différence portant sur deux acides aminés***!

Cette découverte excitante en a permis d'autres. FOXP2 est un gène "coordinateur" qui avantage soixante-et-un gènes subordonnés, et en désavantage cinquante-cinq autres. Et voilà pourquoi votre fille n'est pas muette!

La suite repose sur la perversité des chercheurs. Ils (et elles) ont trafiqué le gène FOXP2 de souriceaux et observé les résultats sur les moyens de communications spécifiques, génétiquement déterminés, de l'espèce. Puis ils sont allés embêter des oisillons qui partagent avec les petits d'hommes la nécessité d'un apprentissage, du chant chez les premiers, du langage chez les seconds. La réduction d'activité, après leur naissance, du gène FOXP2 des petits canaris, a réduit le nombre de notes qu'ils étaient capables d'imiter!

L'expérience inverse, qui ne tient plus de la science-fiction, et qui fait donc hésiter les généticiens, consisterait à introduire dans le génome d'embryons de chimpanzé la version humaine de FOXP2. Aïe, aïe, aïe! S'ils se mettent à parler et à nous dire nos quatre vérités, nos oreilles vont chauffer!

Et, j'y pense, quid des perroquets? On veut croire qu'ils ne savent pas ce qu'ils disent, mais comment est-il, leur FOXP2?

Pas-Sceptique-ce-jour

*Enfin, il faut le dire vite!

**Le génome est l'ensemble des gènes propre à une espèce, portés par les chromosomes, en nombre variable.

***Les acides aminés sont les composants des protéines. Les acides aminés qui composent les gènes ne sont qu'au nombre de cinq, assemblés en chaînes, où le mode de succession des acides aminés détermine la fonction. Le code génétique ne dispose que d'un "mot" de plus que la langue des shadoks! 

( Le "Monde" du 14 Novembre 2009, page 19, Sciences Horizons)