Une nouvelle affaire entrant dans cette catégorie, présentant quelques aspects choquants, propres à renforcer le dégoût, m'incite à reprendre ce billet rédigé il y a quelques mois, auquel il manquait les éléments fournis par le procès d'une mère meurtrière de nouveaux-nés, à l'insu du père.

J'ai rencontré ce problème à plusieurs reprises pendant mes années de généraliste avec activité d'accoucheur, en Algérie, en Guyane française, puis dans la campagne française. Et une fois, en garde, en banlieue parisienne.

En aucun cas, les faits n'avaient atteint la gravité de ceux qui ont fait irruption dans la rubrique faits divers, ces derniers mois, où plusieurs affaires d'infanticide et de dissimulation de cadavres, ont été révélées. 

Il y avait toujours eu des affaires d'infanticide, mais considérées, à tort ou à raison, comme simplement criminelles, sans interrogation des motivations.

Quant aux grossesses ignorées ou niées, elles pouvaient être mises sur le compte d'une ignorance réelle de la sexualité par des filles élevées à l'abri de cette réalité, renforcée par les courantes menaces d'exclusion de la famille. L'évolution rapide des moeurs après la guerre de 39/45 a fait quelques laissées pour compte, toutes surprises d'expulser un jour un enfant, qu'elles abandonnaient sur place.

Depuis cette période des années 50, les familles se sont vu imposer, pour commencer, la nécessité d'informer mieux leurs filles. En attendant l'apparition de la contraception dans les années 60. Les défaillances ou les négligences de ces recommandations étaient nombreuses, mais les grossesses précoces et "accidentelles" étaient habituellement "encaissées" par les partenaires et leurs familles.

Au bout de cinquante ans d'information sexuelle par les familles, les médecins, le Planning Familial, et l'échange quotidien entre les jeunes adultes concernés, plus aucune fille n'est sensée ignorer sa capacité naturelle à la maternité et les circonstances qui la rendent possible. Il est étrange de constater que la pression exercée par cette information sexuelle qui s'étale partout, a fait apparaître des réactions psychiques déjà décrites, par S.Freud, en tout cas: le déni et le désaveu (je sais, mais je ne veux pas savoir). L'élimination de l'objet du savoir nié ou désavoué devient nécessaire. Une sorte de refoulement "physique", en complément du refoulement psychique, constitutif de l'inconscient, ou du déni (délirant).

Il est probable que pendant quelques décennies, ces grossesses niées et cachées se sont terminées par des infanticides actifs ou par abstention de soins, que les corps ont été enterrés clandestinement ou détruits, et que les faits sont restés définitivement inconnus. Mais, sûrement, une insatisfaction taraudait ces mères. L'apparition du congélateur et sa banalisation comme appareil électro-ménager indispensable, ont permis la conservation des enfants morts. Un meurtre, oui, mais sans abandon.

Il faut s'interroger sur l'influence sur les esprits de ces femmes, de la pression culturelle qui sur-valorise la grossesse et la natalité, leur retire leur qualificatif de devoir sociétal, pour en faire au contraire et tout à la fois l'exercice d'une liberté et l'exploit d'une femme, ou d'un couple. Accomplir un exploit demande au préalable qu'on lui donne cette qualité, puis qu'on s'en sente capable. Y associer le géniteur nécessite que la communication soit aisée. L'exercice d'une liberté n'est pas davantage une évidence. Tous ces cas, que le point faible de la conservation non limitée des corps a fini par révéler, met sous nos yeux des femmes effacées, silencieuses, ou , plutôt, "taiseuses"*, bonnes épouses et bonnes mères, sans déficit intellectuel, sans trouble manifeste de la pensée.

D'une manière générale l'évolution des idées et du discours normatif rencontre des résistances individuelles qui ne se révèlent que dans cette circonstance de nouveauté. Un désaveu s'oppose au savoir-vivre nouveau. Il n'y a pas de doute que notre civilisation rencontre une pathologie nouvelle qui est le contrepoint de ses normes non moins nouvelles.

Il y a une difficulté évidente à nommer et à comprendre toute pathologie nouvelle assimilable à une déraison révélée par une "nouvelle" raison. La perplexité s'exprime dans la glose déclenchée par ces affaires de grossesses ignorées ou cachées, annulées par l'infanticide, révélées par la nouvelle conduite qui consiste à garder l'objet rejeté, parce que c'est devenu possible**.

Sceptique

*Le latin distingue le "sileo", conduite systématique, et le "taceo",mutisme de circonstance. "taiseux" est un vieux mot qui s'emploie encore dans les campagnes, où la parole est considérée comme dangereuse.

**On méconnaît habituellement le rôle déterminant du "c'est devenu possible", dans les évolutions des cultures.