Il y a deux niveaux dans l'innocence. Celui de l'incapacité à faire le mal, pour cause de trop jeune âge, ou de déficit intellectuel, n'ayant pas permis d'en découvrir les avantages.

Pour sûr, "l'innocence" de Dominique de Villepin n'est pas de cet ordre. Non, non!

Elle serait donc de l'autre, judiciaire, qui dit qu'un homme capable de faire le mal, comme tout un chacun, n'est pas celui qui a commis le crime ou le délit examiné par le tribunal.

Dans l'affaire Clearstream, qui aurait davantage mérité le nom de Dirtystream, il y a deux coupables reconnus, Imad Lahoud, qui a ajouté des noms sur un "listing" d'une banque luxembourgeoise, et Jean-Louis Gergorin, qui a mis les listings falsifiés sous le nez d'un juge d' instruction, très sollicité pour ce genre d'affaires. Qui a offert les listings falsifiés à l'autre, ou qui a demandé à l'autre de falsifier des listings? Il y a peu de chance qu'on le sache avant longtemps. Même une confession annexée au testament ne serait toujours qu'une présomption.

Mais que dirait-on du témoin d'un hold-up qui récupérerait une partie du butin, abandonnée par les gangsters en fuite, et en ferait l'occasion de changer sa vie?

Il s'est passé quelque chose, un jour, au Quai d'Orsay. Un accès de jubilation bruyante du Ministre, qui a franchi les portes capitonnées. Le journaliste Franz-Olivier Gisbert en a eu vent, et s'en est fait l'écho, convaincu que les cris de joie d'un homme occupant une fonction sérieuse ne devaient pas avoir été déclenchés par une simple et bonne histoire belge. Puis, faute de suite, l'oubli est retombé sur cette fuite de décibels. L'affaire n'est devenue publique que bien plus tard. Peut-être parce que l'homme me tapait sur les nerfs, j'ai gardé en mémoire cet incident sans lendemain.

Le système de défense de Dominique de Villepin a été celui que semblent recommander les avocats pénalistes*, dès lors qu'il n'y a aucun indice matériel convaincant. Il ne savait pas, il n'a jamais su, que les listings mis sous son nez étaient des faux. Il était donc la victime d'un abus de...faiblesse! Jusqu'à ce qu'il soit convaincu de la falsification, par les enquêteurs et le juge d'instruction.

Sa "faiblesse" a été reconnue par le jugement. Son innocence serait-elle donc de la première catégorie? L'intéressé continue de défendre son incapacité à concevoir un mauvais coup, ou un recel de mauvais coup. Son destin se limite à "servir son pays". Sa comparution devant le tribunal correctionnel en compagnie du faussaire et du fourgueur n'aurait été que l'effet de la rancune de celui dont la carrière aurait été brisée, si la supercherie n'avait pas été détectée.

Et l'appel interjeté par le procureur, qui va l'obliger à comparaître de nouveau, n'a pu résulter que d'un ordre de son ennemi, le Président Nicolas Sarkozy, en personne. L'amour-propre du procureur, dont le réquisitoire est désavoué, ne peut y être pour quoi que ce soit.

C'est devenu une solution de facilité que de soupçonner cette catégorie de magistrats d'être aux ordres du gouvernement en exercice, de n'avoir ni conscience professionnelle, ni idéal**. C'est donc sûrement, pour les intéressés, une situation très inconfortable, et l'opposition n'a pas tort, tant qu'elle est l'opposition, de réclamer un changement de statut des procureurs, les séparant plus radicalement du pouvoir politique. 

Mais le passage de l'intention à l'action ravive la grande peur des politiques, celle du pouvoir des juges, qui pensent, comme tout un chacun, et pourraient mettre leur pouvoir au service de leur seule conviction.

Je suis de ceux qui pensent que "le peuple français", au nom duquel les juges se prononcent, n'est pas une abstraction. "Il" se prononce régulièrement, avec moins de preuves qu'en exige la justice, mais, sur une période suffisamment longue, il ne se trompe pas grossièrement sur le travail accompli par l'exécutif. Et, quand bien même il se tromperait quelquefois, ce n'est pas irréversible, et "il" rectifie le tir la fois suivante. Il est possible que la démocratie soit, en France, plus une prothèse qu'une greffe réussie sans médicament anti-rejet, mais une bonne prothèse vaut mieux qu'une infirmité.

Sceptique

*cf le film "un crime au Paradis", de Jacques Becker, avec Jacques Villeret, Josiane Balasko, André Dussolier. Inspiré d'une pièce de Sacha Guitry, "La poison".

**Dans les années 50, j'ai rencontré un Procureur, ancien avocat, qui était entré dans la magistrature pour tenter de corriger, de sa place, ce qui l'avait effaré des procès de l'épuration.