La grande crise qui affecte notre monde occidental (capitaliste, insisteront certains) est dans sa deuxième année. Instruits par celle de 1929, qui a traîné pendant près de dix ans, et n'a cessé qu'avec le retour des économies de guerre, les dirigeants du monde ont cette fois-ci réagi vigoureusement, stoppant l'hémorragie en colmatant les brèches des établissements financiers, coupables d'imprudences, de manquements à leurs règles.

Ces garanties d'État contre la banqueroute ont permis de sauver un système fondé sur la liberté d'entreprendre et la compétition internationale sur un marché ouvert. Elles ont été mal accueillies par ceux qui rêvaient de la chute de ce système, et de son remplacement par un socialisme pur et dur, ou un "écologisme", non moins pur, et non moins dur. Les quelques milliards de morts néce ssaires au réajustement des humains à ce monde nouveau, constituaient le sacrifice nécessaire, pour venger la chute du mur de Berlin pour les uns, sauver la planète pour les seconds.

Les choses ne se sont pas passées comme ça. Avec la bénédiction de la Chine, qui se porte très bien en cultivant la cohabitation entre une dictature du prolétariat, officielle, et une économie tout ce qu'il y a de plus libérale, tant qu'elle reste neutre politiquement, le monde occidental, avec ses valeurs libérales, s'est tiré doucement d'affaire en faisant remarcher sa machine tombée en panne. 

L'économie libérale utilise un instrument de mesure qui s'apparente tout à la fois au baromètre et au thermomètre, la Bourse. La Bourse indique au jour le jour la pression qui règne dans l'usine à gaz de l'économie mondiale, et la température de la confiance des investisseurs. Le cours des Bourses est donc influencé par ces deux facteurs bien différents, l'un, concret, se traduisant par les bilans d'activité et les résultats financiers des entreprises, l'autre, abstrait, immatériel, émotionnel, imaginaire, dictant aux hommes qui l'éprouvent qu'il faut acheter des titres d'entreprises cotées, ou au contraire, s'en débarrasser au plus vite.

C'est ainsi que les Bourses européennes, qui ont tout naturellement plongé pendant plusieurs mois à partir de Septembre 2008, puis ont marché dans les pas de l'Oncle Sam en suivant le redressement de l'économie américaine...et des leurs, viennent de connaître un nouveau mouvement de panique en prenant conscience de la faiblesse structurelle de certains de leurs membres, comme la Grèce, et des plus touchés par la crise, comme le Portugal et l'Espagne. 

L'Union Européenne fait globalement moins bien, au sein de l'économie mondiale, que la Chine, bien sûr, mais aussi que les États-Unis, et les pays émergents, comme l'Inde et le Brésil. Et pourtant, l'impact de la crise sur elle s'était mieux amorti, grâce à ses dispositifs de protection sociale hérités de la social-démocratie, qui a longtemps été le modèle préféré des européens.

Le modèle social-démocrate était par nature inadapté à la mondialisation de l'économie, en raison de ses rigidités. Devant les risques d'une élimination pure et simple des nations gouvernées selon ce système, celles-ci ont du dériver vers une gestion plus libérale, acceptant la compétition, relevant le défi. Mais il leur reste de leur passé ces dispositifs de protection sociale qui enchérissent le travail, et  handicapent leur compétitivité, dès lors que la valeur ajoutée des produits est faible.

On comprend donc qu'apparaissent dans le catalogue des solutions, des options de rupture radicale, de retour à l'autarcie des nations, ou de l'Europe toujours unie, mais tournant en bloc le dos à l'économie mondiale. Soit sous la forme d'un retour au communisme, fantasme des peuples qui ne l'ont pas connu et qui ne sont pas vaccinés, soit sous celle de l'angélisme bucolique des écologistes, une régression bien protégée conduisant les habitants de l'Europe à réduire massivement leur niveau de vie, en tournant le dos au modèle de l'économie productiviste, abreuvée par la technologie.

Chaque solution rompant avec le capitalisme a sa logique, mais bute sur la manière de convaincre des peuples qui ont pris les très mauvaises habitudes de la liberté, de l'individualisme, de la démocratie sous toutes ses formes, qui font qu'il n'y a pas, en vue, de solution qui ne soit précaire et révocable. Allez dire à des français, pour prendre l'exemple qui m'est le plus familier, qu'ils devront cesser de partir en vacances, d'aller à la chasse ou à la pêche, de manger de la viande et du poisson plus d'une fois par semaine, de ne se chauffer en hiver qu'avec leur doudoune*, de ne circuler qu'en transports en commun, en restant bien sages sous l'oeil sévère du conducteur et de ses aides.Il faudrait bien plus que cinq ans** pour réduire significativement les inégalités et faire oublier l'abondance et la liberté perdue. Il faudrait bien mettre au pas les récalcitrants et les grognons! Et les empêcher de quitter le paradis pour aller gémir et en dire du mal à ceux qui vivraient encore dans le stupre capitaliste! Comment réussir cette gageure sans barbelés, sans miradors et sans "vopos"?

Sceptique

*Il est vrai que dans la futurologie écologique, l'hiver devait disparaître par la faute des hommes et que cette question du chauffage se réglerait d'elle-même, mais il y a des couacs du côté de la météo.

**Nos législatures ne disposent que de cinq ans avant d'avoir à rendre compte de leur bilan. Et l'envie de leur tordre le cou n'attend même pas ce délai pour être criée.

Note du 6 Mai 2010: Les trois morts d'Athènes, qui ne sont pas tombés sous les balles de la police, sont le résultat de cette haine cultivée par les extrémistes, qui seraient incapables de démontrer qu'ils ont été d'abord les victimes...de leurs victimes. Il s'agit d'une haine purement fantasmatique, qui déshonore ceux qui la soufflent ou qui l'attisent, comme s'en est vanté Razzy Hammadi, personnalité socialiste interrogée par Michel Field. Il faut espérer qu'un bon nombre de ces assassins potentiels ont conservé assez de raison et de morale pour prendre la mesure de la sottise à laquelle ils se sont ralliés, et qu'ils s'en détourneront.