Je saisissais cet après-midi une furieuse discussion entre Olivier Duhamel* et Christophe Barbier**. Il s'agissait de la légitime réprobation, selon l'un, ou de la terreur, fondée sur des rumeurs et des soupçons, selon l'autre, à propos de l'affaire du jour, "Éric Woerth".

Olivier Duhamel a fait une remarque très juste. En matière de morale publique, ou sociétale, il y a deux modèles observables en Occident, le catholique, complaisant, relativiste, souriant, vaguement persifleur, et le protestant, rigoriste, austère, sévère, propre aux pays scandinaves. Le premier use et abuse du pardon, de l'absolution en échange de la contrition. Le second, qui ignore le principe de la remise des péchés sur terre, ne fait que dans la prévention. On commence par ne pas pécher.

Voilà, semblait conclure Olivier Duhamel, la solution: changer de modèle. Tandis que Christophe Barbier, plutôt cinglant à son habitude, exprimait la crainte que de nouvelles réglementations préventives, en matière de nominations politiques, ne créent un surcroît de terreur à l'encontre des hommes politiques, déjà si mal aimés.

Qui n'aimerait pas, en France, constater à tous les niveaux, plus de conscience professionnelle, plus d'esprit civique, plus d'honnêteté, plus de respect, de la Loi, en général, de l'autre, en particulier? Comme apparemment, cette attente est mal récompensée, les lois et règlements s'accumulent, enserrant entre leurs mailles toutes les turpitudes passées, présentes, et à venir. Sans succès. Pire, les français interrogés ne voient dans ces mesures restrictives, que l'atteinte intolérable à leur liberté, et un nouveau modèle de pompe à fric.

Je ne pouvais m'empêcher de rapprocher ce débat avec une conversation entendue le matin même, entre des citoyens ordinaires, d'âge compatible avec la maturité, socialement insérés, qu'une même passion réunissait: la moto de grande puissance, le "gros cube". Pouvant atteindre la vitesse de 300 kmh (trois cents kilomètres-heure! avez-vous déjà vécu cette vitesse?), bien sûr, départ arrêté, au bout d'un parcours de 1 km 300. Tout ça, de manière courante, sur les parcours domicile-travail, aller et retour, sans jamais se faire prendre, par les radars fixes, ou par les embuscades tendues ça et là.

Comment fait-on? Pour les équipes mobiles, c'est la connaissance de leurs emplacements préférés. La jouissance supplémentaire, attendue de ce défi à la loi et à ses représentants, stimule le travail de la matière grise affectée à cette prévention. Pour les radars fixes, c'est nettement plus simple: à cette vitesse jubilatoire, il suffit de rouler au milieu de la route. La photo prise par le radar est ininterprétable! Youpi!  

À aucun moment, je n'ai entendu un participant de ces forfanteries exprimer un quelconque scrupule à propos des autres usagers de la route, d'eux-mêmes, de leurs familles laissées en l'air, de leurs fils béats d'admiration, et déjà prêts, grâce à la générosité des parents, à reprendre la carrière de con de leur père, de préférence le samedi soir avec quelques bières dans leur sang bouillant.

Cette culture du "pas vu, pas pris", fait partie de la culture française, depuis toujours. "On est en République, je fais ce que je veux!" citait en exemple d'usage du mot, le Dictionnaire Robert. Olivier Duhamel a raison, ce trait culturel est catholique, son blanchiment se pratiquait dans les confessionnaux. Ce temps est révolu: son blanchiment est maintenant automatique et auto-proclamé. Quelques jours sans voir arriver de photo avec PV, et on peut dormir tranquille.

Mais ne soyons pas injuste envers une religion dont l'incivisme n'est pas le projet. Toute l'Europe a été catholique, pendant quelques siècles, et là où la Réforme a pris racine, c'est par la volonté des croyants qui ont été effarés par les dérives morales de leur religion par trop sécularisée. Là où le catholicisme a conservé sa puissance, tout en effectuant un sursaut moral, c'est là où les hommes n'étaient pas prêts à être confrontés en permanence et jusqu'à leur mort, avec leur conscience. Des déterminations ethniques,et socio-économiques, ont sûrement scellé le succès final de l'orthodoxie ou de la Réforme, au terme des guerres de religion qui ont marqué la Renaissance***.

Et la politique dans tout ça? Il est banal de dire que les hommes publics doivent montrer l'exemple. Mais ils ne peuvent pas mettre au gnouf leurs amis et leurs électeurs dès qu'ils observent l'un pratiquer le népotisme, ou un autre faire danser l'anse du panier. La délation n'est un jeu amusant que tant qu'elle reste anonyme! De plus, les nécessités de la lutte politique ne sont pas gratuites, et pendant un certain nombres d'années, le financement de la politique a été occulte et contraire aux lois, d'une manière générale. D'un commun accord, les hommes politiques ont établi un code de bonne conduite, dont tout le monde peut se féliciter. Mais, bien sûr, les hommes restent ce qu'ils sont, sujets à la tentation.

Et à la suspicion! Les hommes au pouvoir pratiquent tous les vices. Ceux qui attendent leur tour, lavent plus blanc chaque jour, leurs tuniques et leurs ailes. Et promettent une grande, grande lessive, dès leur retour aux affaires.

Quand ils y étaient, il y a quinze ans, ça ne s'est pas terminé par une canonisation générale, il me semble. La vertu a marqué le retour inattendu de l'opposition, menée par Lionel Jospin, à la suite d'une fausse manoeuvre de la droite, ramenée au pouvoir, précisément par les scandales qui entachaient les dernières années Mitterand. 

Jospin et son équipe furent vertueux, mais projetèrent leur aura couleur lait sur l'ensemble de la société française. Le petit peuple vivait tout autre chose. Il vota massivement pour le Front National, qui arriva en deuxième position, et il fallut que les électeurs de la Gauche volent au secours du candidat Chirac, qui n'avait même pas atteint 20% des voix, au premier tour.

Conclusion: Nous ne sommes pas des scandinaves luthériens, nous en sommes loin, nous ne supporterions pas leur modèle de société, leur modèle culturel. L'ayatollette Éva Joly****, dont les imprécations font saliver nos Verts, n'a aucune chance de séduire l'électeur moyen. Les Pères et Mères La Vertu qui se répandent sur les ondes et les écrans ne pourront extirper de l'esprit de chaque citoyen cette culture guignolesque que tout esprit lucide et sceptique peut constater.

Ma mère avait coutume de citer un poète, dont j'ai oublié le nom:"Je préfère un péché dodu à sept vertus maigres!"

Sceptique

*Olivier Duhamel, Professeur à Sciences Po, d'intelligence en rapport, de sensibilité de gauche.

**Christophe Barbier, Rédacteur en Chef de l'Express, barbiériste, esprit brillant.

***La Réforme l'a emporté au Nord de l'Europe, le Catholicisme au Sud, l'Europe centrale a connu des situations variables. La France a été durablement déchirée. 

***Éva Joly, norvégienne, française par le mariage, magistrat. Elle a été juge d'instruction à la section financière, puis, militante verte et député européen. Elle pourrait être, en raison de sa vertu militante, candidate verte à la présidentielle de 2012!