La nouvelle est tombée comme trois paires de pieds dans un plat: Un danois, un suédois, et un norvégien ont remporté les trois Bocuses mis en jeu dans un grand concours de haute cuisine organisé à Lyon, avec la fine fleur de notre gastronomie à la dégustation et à la notation.

Ce fut une nouvelle Beresina! Tous ces étrangers invités pour nous faire valoir! Et voilà que trois d'entre eux nous dament le pion, nous humilient, ne nous laissent même pas la dernière marche du podium. É-LI-MI-NÉS!

Et si on se penche sur le détail, c'est encore plus catastrophique, c'est encore plus ébouriffant!

Le Bocuse d'or a été remporté par un danois. Je ne suis jamais allé au Danemark. J'ai été bouleversé par le film "Le festin de Babette", inspiré par une nouvelle de Karen Blixen. Elle raconte comment une exilée française a initié son entourage de sévères luthériens, vivant dans un pays triste et venteux, confit en dévotion, et frugal par conviction. Le festin, bien arrosé, a eu pour effet de lever les saintes inhibitions, et de révéler les amours frustrées de leur jeunesse oubliée. "Il n'est jamais trop tard pour bien faire!". Mais il ne vient pas à l'esprit que cette transgression de la sobriété aura eu une suite! Et le héros du jour, qui a déjà remporté des prix à ce concours, ne doit sûrement pas sa vocation à cette histoire édifiante. 

Le Bocuse d'argent est allé à un suédois. Je suis tout aussi ignorant de la réalité suédoise. Le Luthéranisme y est aussi la religion majoritaire. Le climat n'est pas moins rude que celui des autres contrées de la Scandinavie, et les gâteries qu'on peut trouver dans les magasins Ikea ne sont pas "bouleversifiantes". Mais j'ai lu dans le commentaire qui accompagne l'information*, que le gouvernement suédois a l'ambition de faire de la gastronomie un nouveau trait culturel de la Suède. Il parait que la-bas, même dans les cantines scolaires et les maisons de retraite, "on" se régale!

La Norvège qui se mange, par contre, je connais. Rien n'y laisse soupçonner l'existence d'une passion gastronomique et de lieux bénits pour la satisfaire. Manger quelque chose de bon pour pas trop cher est un oxymore! L'existence d'un chef étoilé est révélée par un commentateur québécois, non tenu au secret patriotique. Mais sa carte ne doit pas être accessible au touriste lambda.

Notre amour-propre en prend un coup, mais, après tout, nous pouvons nous consoler en nous disant que ce que nous perdons de notre substance, à croire les prophètes de malheur**, ne sera pas perdu pour tout le monde. À l'instar de certaines plantes ou de certains insectes qui pratiquent le colonialisme, notre grande cuisine, qui devient au dessus de nos moyens, comme bien d'autres exceptions françaises, se refait une nouvelle vie dans le monde.

Sceptique

*La Presse, quotidien du Québec, version numérique, du 26/01/2011.

**Les prophètes de malheur nous l'annoncent, mais en même temps, s'en félicitent: l'empreinte carbone de notre culture est à nous faire honte.