"La force des puissants est faite de notre faiblesse". Cette remarque de La Boétie me hante depuis que je l'ai trouvée au hasard d'une lecture, tellement elle est vraie dans les rapports humains les plus banals. La peur du présumé plus fort exerce encore ses effets dans nos démocraties, pourtant obsédées par les droits de l'homme et du citoyen.

C'est pourquoi nous ne pouvions croire que des peuples gouvernés par des dictateurs ou des oligarchies, utilisant toutes les ressources de la force brutale, toutes celles de l'obscurantisme, de la censure, de l'injustice, de l'arbitraire, de la torture, pourraient jamais s'en sortir, autrement que par la mort naturelle de leur tyran. Les effets de cet événement ne sont d'ailleurs pas absolument automatiques.

Nous nous trompions, tout simplement. Nous, gavés de libertés, nous ne pouvions plus penser:"plutôt mourir que subir". Notre dernière expérience en la matière est vieille de....soixante ans. Il ne reste plus beaucoup de survivants de cette époque, et le ressassement de leurs souvenirs n'intéresse pas les jeunes. "J'y pense, et puis j'oublie!"

Les peuples arabes sont passés sans transition de la domination des "européens" à celle des "résistants", justement. Tous ceux qui ont mené les luttes pour mettre fin aux diverses formes du "colonialisme", ont fait du pouvoir leur propriété, chèrement acquise. Ils sont tous morts, à leur tour, mais ils ont confié à leur famille ou à leur caste, "méritantes", les instruments du pouvoir. Tout semblait indiquer que ces diverses "monarchies héréditaires" allaient prendre la relève des héros de la décolonisation. D'autant plus facilement que l'indépendance n'avait pas résolu les faiblesses économiques, sociales et culturelles, qui avaient permis la domination pendant plus d'un siècle de tous ces peuples par les états occidentaux. Le rapport de forces avait été par trop inégal, tandis que la compétition entre les mêmes états occidentaux avait poussé au partage, par la force, du monde.

Si les puissances colonisatrices avaient fini par lâcher prise, elles s'accommodaient de la dépendance économique qui subsistait, et d'un rapport de forces qui leur restait favorable. Les dictateurs avaient un château en France, un compte en Suisse, un fiston à Harvard, parfois. Ils étaient fréquentables, sauf exceptions, rares. Tout allait bien.

Par expérience, nous savions tous, parce que ça fait également partie de notre histoire, qu'un homme armé "en vaut plusieurs", et que beaucoup de révoltes ont été brisées par l'usage des armes contre les révoltés. Malgré notre compassion pour ceux qui avaient osé s'opposer à leur tyran, et l'avaient payé de leur liberté ou de leur vie, il n'était plus question d'intervenir en leur faveur. Nous ne sortions plus nos armes que pour dégager nos ressortissants, mis en danger par une révolte populaire ou par un Nième coup d'état militaire. Le principe (de précaution) était de ne reconnaître que des "états", et non des régimes. "On" s'en lavait les mains.

Nous assistons à un bouleversement inconcevable. Personne ne pourra se vanter de l'avoir prévu, même s'il avait fait le constat de l'intolérable, définition très relative. Des victimes de ces oppressions semblant très structurées, comme Madame Ayaan Hirsi Ali, nous avertissaient que ces peuples soumis n'imaginaient même pas la liberté, qu'ils trouvaient leur bonheur dans la prosternation. Leur civilisation n'avait pas encore franchi son "siècle des Lumières". 

Ils n'avaient pas besoin de s'en inventer un nouveau. Les principes de contestation du pouvoir, celui de la religion et celui des puissants, leur arrivait par internet, mêlés à de multiples autres connaissances. C'était, bien sûr, un savoir subversif (tous le sont) et interdit, mais il passait d'ordinateur à ordinateur, à la vitesse...de la lumière! 

Le premier "flash" brilla en Tunisie, et les suivants illuminent, parfois au sens propre, tous les pays arabes. On s'aperçoit que des hommes acceptent de perdre leur vie pour la liberté, alors que nous, nous nous demandons si nous en serions encore capables . Les libyens sont ceux qui en paieront le prix le plus fort, en proportion de la folie paranoïaque de leur dirigeant. Mais ils l'acceptent. S'ils y parviennent, et l'espoir est permis,ils auront l'honneur d'en avoir débarrassé un monde complaisant et lâche.

Nous, encore "nous", avons maintenant la peur de voir arriver des réfugiés, d'avoir à les abriter, les nourrir, les réconforter. Dans l'ordre du sordide, "on" va perdre l'assistance, moyennant finances, de Khadafi, qui arrêtait ( par quels moyens?) le flot d'émigrants "économiques" en provenance de l'Afrique sub-saharienne. Dans l'ordre du pragmatique, d'autres parlent d'un "Plan Marshall" au profit de ces nouveaux gouvernements qui vont être formés par ces peuples, au fur et à mesure de l'éviction de leur tyran.

Sceptique