Bernard Thibault est l'exégète* des "manifs" du 1er Mai. Manque de chance pour lui, un lumbago l'avait empêché de battre le pavé au milieu des siens et des "amis" de toutes sortes, plutôt politiques cette année, puisque les syndicats avaient organisé séparément leurs défilés.

Mais, dopé par la médecine, Bernard Thibault avait courageusement affronté sa douleur, et pris sa place face au trio conduit par Jean-Michel Apathie.

Il était évident qu'il aurait droit à des sarcasmes retenus, ce premier Mai de 2011 n'ayant pas mobilisé les mêmes foules que les précédents. Le mot "fiasco" lui fut lancé. Il le récusa, s'appuyant sur ses chiffres "à lui", gonflés par la foi.

Que le 1er Mai tombe un dimanche, que la résistance obstinée de l'État à la pression de la rue, que le report des espoirs des salariés sur le vote-sanction de 2012, soient les raisons combinées de cet échec relatif, Bernard Thibault partage le constat d'une moindre mobilisation.


Au reproche qui est fait à son syndicat de pratiquer la chaise vide aux négociations sociales, ou de ne pas signer les accords conclus, il répond que si, la CGT participe aux négociations, mais qu'elle ne signe pas, pour ne pas être en contradiction avec ses attitudes antérieures**. Il explique que le problème actuel étant le niveau des salaires et le pouvoir d'achat, la CGT soutient les mouvements de grève dans les entreprises privées, qui cèdent et accordent des augmentations substantielles. Ce qui lui permet de conclure que le patronat ne prend jamais en compte les besoins des salariés et ne cède qu'à la force. La "prime", sur laquelle il est questionné, n'est pas la bonne solution, elle est refusée par le patronat, et elle se réduira à peu de chose, comme toutes les annonces du gouvernement.

Ce raidissement de la CGT est il la conséquence du repli du vote CGT aux élections professionnelles, demande E.Revel? Rien à voir, évidemment!

Et les objections économiques, le coût du travail, le défaut de compétitivité, qui rendent dangereuses les hausses de salaires, qu'en pense-t-il?

Ces objections obéissent à un pacte européen de modération salariale, obtenu par Nicolas Sarkozy et Angela Merckel, explique-t-il, et une action est préparée avec tous les syndicats européens.

Le chômage? Est-il sensible à la légère amélioration constatée. Que pense-t-il de l'inadéquation entre la demande et la quantité d'offres non satisfaites?  Des mesures envisagées contre les chômeurs de longue durée qui refusent toutes les offres "raisonnables"?

Il écarte l'idée qu'on puisse préférer de vivre  avec des allocations plutôt qu'avec un vrai salaire***. Il critique la formation scolaire et professionnelle qui a privilégié les emplois "intellectuels" au détriment des emplois industriels (qui ne lui donnerait pas raison?). Mais il proteste contre la notion d'offre raisonnable, dont la définition est floue.

Les questions enchaînent sur l'Immigration, sur l'idée de la réduire, des emplois occupés par des immigrés pouvant l'être par des demandeurs d'emploi nationaux.

Il refuse ce moyen, estimant que ces emplois occupés par des immigrés sont refusés par les travailleurs français en raison des conditions de travail et des salaires payés (c'est un phénomène qui touche tous les pays développés). Quant à la politique du Front National, il la rejette radicalement, la considérant incompatible avec les valeurs du syndicalisme (qui doit défendre également tous les salariés, sans distinction d'origine).

Attendez-vous quelque chose du programme de l'opposition? 

Bien sûr, il comprend de bonnes mesures, de son point de vue, mais il sait par expérience que les programmes annoncés ne sont pas souvent au rendez-vous. Il rappelle le principe, pour les organisations syndicales, de ne pas participer à l'action politique. Mais, personnellement, il espère que Nicolas Sarkozy ne sera pas réélu. "On" lui rappelle l'influence du Parti Communiste au sein de son syndicat. Ce n'est plus d'actualité.

Bernard Thibault donne sa pleine mesure, dévoile sa capacité de dépasser sa "mission", en répondant sur la question du nucléaire. Il comprend l'ébranlement de l'opinion par l'accident de Fukushima, critique, au passage, les choix, dictés par des intérêts à court terme, de l'entreprise privée Tepco, mais il défend le nucléaire comme le seul moyen de répondre à la demande, en augmentation constante, d'énergie. Il exige seulement que ce procédé reste l'apanage de l'État, et au passage déplore l'usage de sociétés sous-traitantes pour l'entretien des centrales, où les conditions de travail sont "déplorables". 

Il critique la précipitation des allemands à fermer leurs centrales, dont le manque à produire est compensé par la fourniture de courant par la France, et surtout par la programmation d'un grand nombre de centrales thermiques, en contradiction avec la diminution, inscrite parmi les obligations internationales, de réduire les émissions de CO2. Bref, il perçoit, de cette hauteur, les contradictions qui résultent du contrat de gouvernement entre la Gauche et les Verts!

Sceptique

*Sa précédente prestation date exactement d'un an (2 Mai 2010).

**Il donne comme exemple le refus de signer l'accord sur les retraites complémentaires, adaptées au recul de l'âge du départ en retraite. N'ayant pas accepté la réforme globale, la CGT ne pouvait l'entériner de fait, par l'acceptation d'une des conséquences de la réforme.

***C'est un fait marginal, mais il existe. Travail au noir, ou intendance assurée par le conjoint ou un autre membre de la famille, le chômeur difficile cherche du travail "avec un bâton". À ce niveau de responsabilité, sociale, en l'occurrence, la vision de l'homme doit être idéalisée!