Les québécois n'ont pas oublié leur histoire, et ils s'intéressent à la nôtre, sans réciprocité de notre part. Car, au fond, ils se sentent compromis, éclaboussés, par nos défauts, nos fautes. 

Leur vie m'intéresse, et aussi leur point de vue. C'est pourquoi je traite aujourd'hui de cette lettre ouverte, glanée dans Cyberpresse, hier.

 

DSK: lettre à mes cousins français

Dominique Strauss-Kahn, lors de sa comparution la semaine... (PHOTO: RICHARD DREW, AFP)

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Dominique Strauss-Kahn, lors de sa comparution la semaine dernière, à New York.

PHOTO: RICHARD DREW, AFP

 

Marc Simard
L'auteur est professeur d'histoire au collège François-Xavier-Garneau, à Québec.

Chers cousins, il y a longtemps déjà que je vous fréquente et pourtant, jamais vous ne cessez de me surprendre.

L'an dernier, encore, vous avez provoqué l'hilarité générale en vous opposant au relèvement de l'âge de la retraite à 62 ans. Mais là, vous vous dépassez: un sondage révèle en effet que 57% d'entre vous croient que DSK a été victime d'un complot.

Connaissant votre grande culture littéraire, j'attribue une partie de ce pourcentage ahurissant à votre lecture des oeuvres d'Alexandre Dumas, ce grand maître de la conspiration occulte.

Pour ma part, je n'arrive pas à identifier quelqu'un d'assez machiavélique pour avoir créé cette intrigue de la femme de chambre africaine (de surcroît immigrante, musulmane et mère célibataire) qui entre dans sa chambre dans la matinée, au moment précis où il sort nu de la douche, et qui réussit à l'amener à avoir avec elle une relation consensuelle pour se plaindre par la suite qu'elle a été agressée, le tout au profit d'un mystérieux commanditaire. Comme disait François Pignon, c'est «très intelligent, mais vachement tordu».

 

Si j'avais été le scénariste de ce coup monté, j'aurais placé la scène à l'heure de l'apéro et j'aurais introduit dans la chambre de ma victime une soubrette blonde aux yeux verts avec un décolleté profond et une jupe à ras vous savez quoi, et portant un plumeau ainsi qu'un cellulaire où serait enregistré le numéro personnel de Sarko. L'addition de tous ces clichés aurait donné, me semble-t-il, plus de crédit à la thèse de la conjuration.

Mais outre votre imagination débridée, cette affaire révèle aussi des différences fondamentales entre vous et les Nord-Américains, ainsi que certains traits culturels et sociétaux que je qualifierais de gênants ou même de déplaisants.

On ne peut que s'étonner de la survivance dans votre pays, qui a pourtant fait une révolution en bonne partie pour éradiquer les privilèges sociaux, d'un formidable écart non seulement économique, mais aussi sociétal et judiciaire entre votre élite et les masses populaires.

Avouez-le: ce qui vous choque, dans l'affaire DSK, c'est qu'un puissant (homme de gauche, de surcroît) soit arrêté et inculpé à la suite du témoignage d'une femme de ménage noire, musulmane et immigrante. Dans votre pays de strates et de privilèges, cela est impossible: ou les policiers n'auraient pas pris ses allégations au sérieux, ou le parquet aurait étouffé l'affaire ou l'aurait laissé trainer en longueur jusqu'à étiolement, ou encore un mandarin au bras long serait intervenu pour y mettre le holà.

Vous êtes d'autant plus indignés que vous considérez que ni les médias ni la justice n'ont le droit de s'immiscer dans les amours, même ancillaires, des gens riches et célèbres. Mais vous avez hélas! tendance à confondre aventures et harcèlement ou même agression, pardonnant aux nababs leurs incartades sans vous soucier de leurs victimes.

L'affaire DSK témoigne aussi de votre sentiment collectif de supériorité face aux sociétés nord-américaines, que vous considérez comme frustes et brutales. Vous avez en effet été choqués de voir DSK, menottes aux poignets, traité comme un «vulgaire détenu».

Je regrette d'avoir à vous le rappeler, mais dans le système judiciaire états-unien, où le statut social compte beaucoup moins que chez vous, c'est ce qu'il est. Et ni son appartenance à l'élite mondiale ni son poste prestigieux ne lui permettront d'obtenir de passe-droit.

Je soumets aussi que, malgré la détestable mise en scène et la médiatisation du processus judiciaire, la présomption d'innocence y est beaucoup mieux respectée que chez vous. Ces procédés vous hérissent, tandis que je suis fort aise de constater une fois de plus qu'aux États-Unis, ce pays de cow-boys et de rednecks, «nul n'est au-dessus de la loi».

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Cher cousin,

J'espère que je n'ai pas été, hier, votre seul lecteur de ce côté-ci de l'Atlantique. Mais ce n'est pas impossible, car nous ne sommes pas aussi vigilants que vous, nos cousins abandonnés là-bas il y a deux siècles et demi, sur la conservation de nos souvenirs, de nos liens de sang, et de nos responsabilités historiques. 

Je pense que vous vous faites des illusions, bien normales*, sur les effets, sur les individus, de la Révolution, survenue moins d'un demi-siècle après notre séparation. Elle a, en fait, échoué, dans un premier temps, laissant la place à l'Empire napoléonien, puis à la Restauration, à la Monarchie de Juillet, et enfin, au Second Empire, pour être réhabilitée, à une voix près, à la faveur de la défaite de Napoléon III, en 1870-71, soit quatre-vingt ans après son début.

Depuis lors, nos institutions sont devenues continûment républicaines, si on ne compte pas la coupure de l'occupation et du gouvernement de Vichy. Mais personne ne nie farouchement, de ce côté-ci, qu'à l'aristocratie et ses droits du sang, a succédé une méritocratie**, qui se construit, soit sur plusieurs générations, soit maintenant, quelquefois sur une seule, grâce à la démocratisation de l'enseignement.

Et, dès lors qu'on accède à la catégorie des méritants, quelques privilèges ajoutent à l'agrément. La conscience d'avoir mérité l'ascension aux sommets, d'avoir placé de l'énergie, de la volonté, au service de sa réussite, recouvre les rappels incantatoires de l'égalité, en même temps que ceux de la fraternité. Et elle donne un coup de pouce à la liberté.

Ce supplément de liberté qui fait partie des avantages de nos élites, n'exclut pas, comme aux U.S.A, les accrocs aux bonnes moeurs. L'identification aux privilèges, en la matière, de nos rois, princes, et grands seigneurs, n'est pas négligeable, de part et d'autre, c'est à dire dans le jugement du peuple, plutôt indulgent, et un peu envieux, et dans celui des fautifs. J'ajoute, par déformation professionnelle, l'aspect sélectif de la montée vers le pouvoir, qui avantage ceux qui en font l'objet préféré de leur désir. Ce désir de pouvoir puise son énergie au même réservoir que le désir sexuel. Au bout du parcours, il y a une similitude certaine entre le mâle dominant et le leader politique. Ce n'est, bien sûr, pas aussi évident que dans la jungle, car ces messieurs ont de l'éducation.

La différence avec les États-Unis tient peut-être à la dérivation de ce qu'il faut de libido vers l'objet "argent", alors qu'une société d'ascendance catholique comme la française entretient nettement la condamnation christique de la richesse. Sa recherche exclusive est habituellement considérée comme indigne et antinomique de toute autre ambition. Sa possession n'a pas bonne presse! 

Cette hiérarchie sociale se retrouve dans notre justice. Également très élitiste et hiérarchisée, mais dont les éléments qui, par idéologie, se montrent, au contraire, partiaux envers les élites d'autres catégories, appartenant au monde des "justiciables"***, mettent mal à l'aise, tant leurs victimes potentielles que leur propre hiérarchie.

Nous avons traversé quelques années de triomphe de ces juges, ravis de mettre au "gnouf" des délinquants en costume-cravate, placés à des postes très avantageux, à la tête d'entreprises provisoirement publiques. Et aussi, des trésoriers de partis politiques, contraints à certaines "magouilles" pour financer leur parti, supposé marcher à l'air du temps. Notre monde politique a profité de ces épreuves pour assainir et réglementer le financement des partis politiques d'une démocratie (nous n'y avions pas pensé! Encore une séquelle de l'Ancien Régime).

Je conclurai en vous disant que mon observation, à travers ce qu'en dit la presse québécoise, de la vie politique et sociale de votre communauté, ne parait très proche, à son échelle, de ce qu'est....restée la nôtre. La "modernité", notion toujours relative, recouvre les apparences, mais ne remanie pas en profondeur la culture façonnée par la géographie et l'histoire. 

Les québécois qui choisissent de vivre en France s'y font très vite, et ce qu'ils ont glané des valeurs anglo-saxonnes les avantage plutôt!

Bien cordialement,

Sceptique

*Nous nous faisons les mêmes.

**Parmi les idées de gauche sur cette question, il y a des mesures visant à handicaper, comme les trop bons chevaux, les bons élèves, surtout du fait de leur origine sociale favorable. Les grandes écoles, pépinières de l'élite, seraient intégrées aux Universités, interdites de sélection à l'entrée, en France, et dont l'amélioration obtenue par leur autonomie serait, bien sûr, rapportée!

**Nos juges ont beaucoup de mal à se voir, eux aussi, "justiciables".

Note complémentaire: vous n'aurez pas été sans remarquer que je n'ai pas abordé la question de la place des femmes dans la hiérarchie sociale et politique. C'est toujours un vrai problème chez nous, que nous essayons de régler par la discrimination positive que nous baptisons pudiquement "parité". Nos femmes fonctionnant désespérément autrement, et les hommes restant non moins désespérément ce qu'ils sont, le résultat est médiocre. Et il est difficile d'imaginer, pour les postes de responsabilités, une vraie discrimination positive, par exemple, réserver l'élection présidentielle aux candidates! Certaines seraient contentes, c'est sûr!