Un article sur ce sujet, de la journaliste de l'AFP Brigitte Castelnau, inspiré par un entretien donné par le DrCédric Grouchka, de la HAS (Haute Autorité de Santé) présente ce phénomène comme d'une ampleur réelle énorme, dans notre société française, car il serait dissimulé dans la proportion de 90%.

Ce qui permettrait de multiplier par un facteur 10 le nombre de cas connus, avoués, au moins par leurs victimes, soit 3000 cas qui devraient être dépistés chaque jour, au lieu des 300 affirmés, et les deux millions d'adultes qui auraient subi un un inceste dans leur enfance seraient donc, en fait, au nombre de 20 millions, de femmes, en nette majorité. 66 % de la population féminine! 

Un tel décompte est insoutenable. Aucune société n'y résisterait. Toute position de recul face à ces suppositions fait prendre la mesure de leur impossibilité.

L'inceste, est-il besoin de le rappeler, désigne les relations sexuelles avec un partenaire de parenté directe. Une mère avec son fils, un père avec sa fille, un frère avec sa soeur. S'y ajoutent les possibilités créées par les alliances, belle-mère et beau-fils, beau-père et belle-fille, "frères" et "soeurs", sans lien de sang, ni de parenté légale, dans des familles recomposées. Le "tabou" de l'inceste, c'est-à-dire son interdiction sous toutes ses formes, est à la base des règles de parenté dans toutes les sociétés humaines, jusqu'aux plus primitives, encore plus pointilleuses que les sociétés dites "modernes", anciennes, nombreuses, et moins fortement structurées. C'est d'ailleurs dans ces sociétés là que la fragilité et l'instabilité des liens familiaux, l'individualisme qui s'oppose aux restrictions de liberté qu'impose la vie familiale, rendent davantage possibles les passages à l'acte incestueux. 

Les humains de toutes conditions, entourés d'animaux domestiques ou d'élevage, ont pris naturellement conscience de leur "différence" d'avec ces animaux. Alors qu'eux respectaient des interdits dont ils étaient instruits et conscients, leurs animaux s'accouplaient (à l'intérieur de leur espèce), sans aucune règle. De là à déduire que le tabou de l'inceste était un trait exclusif d'humanité, rappelé et contrôlé par le groupe élargi (clan, tribu, peuple), il n'y avait qu'un pas. Ce qui détermina Claude Lévi-Strauss à en faire un "fait de culture universel". Il n'en existe pas vraiment d'autre, d'aussi étrange.

Et pourtant, pendant des millénaires et des siècles, l'humanité s'est trompée. Des zoologues et des éthologues*, s'installant longuement auprès de groupes de primates** sauvages, vivant dans des lieux de dimensions limitées, ont pu constater, grâce à l'observation patiente de leurs sujets mâles, qu'ils respectaient au moins un interdit de cette catégorie, l'absence de relations sexuelles avec la femelle qui leur avait donné naissance. Faute de langage, on ne pouvait parler d'interdit. Une identification déterminait un comportement d'évitement. Les autres évitements étaient plus vagues, et différents d'une espèce à une autre. Si les jeunes mâles quittaient le groupe pour se faire admettre dans un autre, ils ne risquaient pas, non plus, de s'accoupler avec une "soeur". Et si c'étaient les jeunes femelles qui quittaient le groupe pour s'installer dans un autre***, elles ne risquaient pas de s'accoupler avec un "frère" ou leur "père". Notions, en fait, purement humaines, sur lesquelles notre science a plaqué des considérations génétiques,voulant donner une finalité biologique à l'exogamie, au brassage des gènes.

L'espèce humaine ne possède donc pas l'exclusivité de ce comportement , naturel et limité à une seule capacité de reconnaissance, avant l'humanisation, légalisé et généralisé par l'espèce humaine, grâce à sa capacité de nommer, désigner, chaque individu du groupe, et de lui assigner une place et un destin. 

L'origine pré-humaine des règles de la parenté, l'évitement de l'inceste mère-fils, permet de comprendre la gravité, le caractère pathologique de sa transgression, qui brise cette limite, fondement de toutes les autres. 

Les autres incestes transgressent des lois qui, elles, témoignent d'un saut qualitatif, l'humanisation, qui nous sépare radicalement de la vie animale, sauvage, ou captive. Car dans les pires conditions, qui ne lui permettraient pas de respecter strictement ces règles, l'humain ne perd jamais de vue qu'il transgresse des principes. Dans nos sociétés gagnées par l'individualisme et la contestation de toutes les lois, l'inceste n'est pas commis en toute innocence. 

Toujours dans la logique d'un "fait de culture", Freud a élaboré un mythe de la horde primitive faisant de l'accaparement par "le père" de toutes les femmes du groupe, le "casus belli" qui a amené les fils à se débarrasser de lui, et à se donner des règles permettant d'éviter le retour du conflit à chaque génération, celles des divers interdits contraignant à l'échange des femmes.

Dans la logique d'un "fait de nature" devenant "fait de culture", Westermark attribue à la cohabitation à l'intérieur de la famille la formation d'un rejet(du frère, de la soeur, de la mère ou du père) qui s'oppose au désir et à son raffinement, l'amour. Cette hypothèse a été confirmée par l'observation des enfants, élevés collectivement, dans les kibboutz israéliens. Les enfants sont susceptibles de pratiquer des jeux sexuels avant la puberté, mais s'écartent les uns des autres à l'adolescence. Il ne se forme pas de couples, issus d'un même groupe d'enfants.

Si l'anormalité est plus passionnante, fait davantage parler d'elle, inspire nombre de romans et de fictions, théâtrales  et cinématographiques, la normalité reste plus courante, plus banale. Tant que les couples sont stables, ce qui n'est plus le cas, il est vrai, et tant que les mères sont vigilantes à faire respecter leur exclusivité, les conditions favorables à l'éclosion d'un désir incestueux ne sont pas réunies. 

Le risque est évidemment plus grand dès qu'un éloignement affaiblit les liens familiaux, rend étrangers l'un à l'autre un père et une fille, un frère et une soeur. La recomposition des familles est potentiellement problématique. Là encore la vigilance des mères est la meilleure défense contre le risque. Pour autant il ne faut pas avoir l'obsession d'un désastre inéluctable. La préparation des enfants à leur future sexualité les rend moins vulnérables.

Un nouveau risque inhérent à l'instabilité des couples est constitué par les suggestions d'inceste faites par des avocats, en cas de divorce conflictuel, pour radicaliser les décisions concernant les enfants.

La prévention du risque incestueux est un problème des sociétés modernes, qui doit rester de la responsabilité des adultes, parents, ou éducateurs, mais sûrement pas un "problème de santé publique", justifiant un "dépistage".

Les troubles du comportement, de la socialisation, de l'adaptation scolaire, des apprentissages, doivent recevoir une approche clinique et thérapeutique, sans préjugé, sans suggestion, ni inquisition. Car le risque d'induire des réponses complaisantes de la part d'enfants mis sous pression n'est pas négligeable. Le problème est celui de l'offre de soins, et de formation à cette prise en charge spécifique.

"Outreau" doit, en tout état de cause, rester en mémoire. 

Sceptique

*L'éthologie est la science des comportements.

**Les primates sont les plus proches de l'espèce humaine, et leur observation individuelle et collective enrichit notre connaissance de notre propre espèce, et le désir de répondre à la question de ce qui fait nos différences.

***La migration des femmes d'un groupe à un autre est spécifique de l'histoire des sociétés humaines. Quant au mariage, il n'était pas, comme on le croit maintenant, la réunion d'un homme et d'une femme, mais une alliance de familles, de clans, puisant une force supplémentaire de cet échange, ne laissant aucune place aux sentiments individuels.

Note du 12/07/2011: L'utilisation par Freud de la légende d'Oedipe comme schéma universel de la structuration sexuelle des enfants, par la confrontation à l'interdit de l'inceste, est dans la ligne de celle de Sophocle, auteur du drame tiré de la légende. Mais il est clair que dans la réalité, les conditions de l'enfance d'Oedipe n'auraient permis, ni à Jocaste, ni à lui-même, de découvrir l'incongruité de leur union.