Les sociétés humaines étaient plus modestes il y a seulement un siècle, quand survenait un drame qui faisait disparaître, corps et biens, un navire. 1912 fut justement un tournant. Le naufrage du Titanic, grâce à la toute récente invention de la TSF, et à la durée de son agonie, laissa des survivants, recueillis par des navires venus à la rescousse, qui purent faire un récit détaillé de l'événement. C'était aussi le premier coup porté par la "nature" à un Occident qui entrait dans une nouvelle ère technologique.

Il y eut encore d'autres drames, sans témoins, donc sans description ni explication. Mais, entretemps, la technologie n'a pas cessé de se perfectionner, de se donner de nouveaux outils, pour la science des océans, et pour l'exploration pétrolière off-shore. Les hommes ont ajusté leurs exigences à ces nouvelles possibilités: en cas d'accident d'avion, de naufrage d'un navire, d'une catastrophe ferroviaire, autant de "ruptures de contrat", ils veulent tout savoir sur les circonstances et les causes du drame, ils veulent récupérer les corps de leurs proches, victimes, pour "faire leur deuil". La société met tous ses moyens en oeuvre pour satisfaire leur demande. Et ces moyens sont proprement extraordinaires.

Il y a deux ans, un Airbus A320 d'Air-France, effectuant le trajet Rio de Janeiro-Paris, a disparu à mi-parcours, englouti par l'Atlantique, profond de 4.000 mètres dans ces parages. L'avion se trouvait, en plus, dans une zone non couverte par le contrôle aérien. Quelques alertes de dysfonctionnement avaient été émises par les dispositifs automatique de l'appareil. Comment un avion aussi perfectionné avait-il pu disparaître sans avoir eu le temps de signaler un incident? "On" pensa à une bombe. Les recherches engagées par la marine brésilienne permirent de recueillir des débris flottants et quelques corps. La carlingue, la majorité des passagers et de l'équipage, et les boites noires pouvant livrer les informations essentielles étaient au fond de l'océan, dans une zone aux limites assez étendues. Une première recherche, mettant en oeuvre des moyens importants, échoua. Les boites noires étaient introuvables, le signal qu'elle devaient émettre pendant deux mois n'était pas entendu par les robots et les navires qui croisaient en surface, ou même par le sous-marin nucléaire venu en renfort.

L'hypothèse d'une bombe ayant été écartée dès l'inspection des débris et des quelques corps retrouvés, celle d'un givrage des sondes Pitot, qui donnent à l'équipage les informations de vitesse et d'altitude était plausible dans la zone traversée du "Pot au Noir". La responsabilité du constructeur, et de la compagnie Air-France, étaient alors engagées, pour n'avoir pas remplacé systématiquement ces sondes, réputées peu fiables, par d'autres plus modernes, mais "étrangères". Cependant, les pilotes chevronnés ne considéraient pas comme une cause suffisante le givrage des sondes. Il fallait absolument savoir ce que l'équipage avait vécu jusqu'à l'impact final, qui semblait s'être fait à plat, à la surface de l'eau.

Les recherches reprirent, une fois, deux fois. La troisième fut la bonne. Les deux boites noires, malgré leur mutisme, furent retrouvées, par des robots téléguidés, agrippées, remontées, transmises avec précaution au laboratoire compétent. Après deux ans d'immersion, par 4.000 mètres de fond, les enregistrements seraient-ils récupérables? C'était une première.

"Elles" ont parlé. Rien de ce qui s'est passé ne leur a échappé, et n'a été détérioré. Ce qu'a vécu l'équipage pendant les quatre minutes de la chute de l'avion, "décroché", leur angoisse, leur incompréhension, leur impuissance, ont été vécus en direct par les familles des victimes, par les collègues, par les téléspectateurs ordinaires. La conclusion du B.E.A., livrée en exergue, était une défaillance humaine, par manque de préparation à cet incident, qui transfère à l'équipage la commande manuelle de l'appareil. 

Cette reconstitution ne satisfait aucune partie. Les familles des victimes auraient voulu incriminer le constructeur, les pilotes défendent la réputation de leurs collègues, Air-France la qualité de leur préparation. La justice tranchera, disent-ils, unanimes. Voire! Comment condamner le seul constructeur d'une machine dont le succès commercial ne repose pas sur rien, la compagnie qui les a achetés et assure leur maintenance, ou, "in absentia", des hommes qui ont péri avec leurs passagers?

"On" a voulu savoir, absolument, sans accepter la fatalité, sans se suffire de la solidarité humaine qui se traduit par une indemnisation convenue à l'avance, qui n'a pas besoin d'être arrachée. L'homme occidental d'aujourd'hui pense que sa mort, à quelque moment qu'elle surviendra, sera la conséquence d'une faute, d'un crime, peut-être, même. Il applique le principe à ses proches, ne tolère aucun risque. Quand bien même il n'y penserait pas, d'autres se chargeront avec zèle de lui rappeler ses droits.

Adam et Ève ont bien mangé du fruit défendu de l'arbre de la connaissance*. Notre époque nous rappelle cette faute et sa sanction: plus de malheur, si c'est encore possible!

Sceptique

*La culpabilité liée à la recherche du savoir est un thème récurrent de la mythologie humaine. Outre ce Livre de la Genèse, ou peut citer le crime de Prométhée, d'actualité écologique, la boite de Pandore... Bien entendu la recherche du savoir est un trait spécifique de l'humanité. Sans le savoir, elle n'existerait pas. Mais tant pour les hommes ordinaires que pour les pouvoirs, le pouvoir de subversion du savoir est réel. Il suscite la méfiance, il ne fait pas le bonheur.