Je suis un optimiste. Ou un aveugle, peut-être? Pourtant, je vis à la campagne, et je prends en pleine figure les caprices du temps. Ce qui plait aux citadins me chagrine, et inversement. Mais ce qui est indispensable aux gens de la ville, comme, en ce moment, s'agglutiner sur les routes pour aller changer d'air, ne l'est pas pour moi. Ici, c'est l'air qui vient à ma rencontre. Un peu trop empressé, parfois. 

Optimiste, et jamais content. Campagnard, vous dis-je!

Les citadins sont persuadés que leur voisin de palier est un ignoble pollueur. Qu'il est le responsable du mauvais air qu'il respire, des particules semées par le gazole ou le fuel, de la saleté des rues, du bruit qui rend sourd. Les statistiques montrent que, par tête, les campagnards sont bien plus pollueurs. Mais comme ils sont nettement moins nombreux...les habitants des villes ne leur en veulent pas. Mieux, ils les ignorent.

Sauf les campagnards bretons: Ah, ceux là!

Il n'ont pas voulu rester comme ils étaient il y a encore un siècle: des pauvres pêcheurs, comptant leurs morts en mer, des pauvres paysans, à l'espérance de vie bien courte. La Bretagne réunissait tous les handicaps: éloignement, pauvreté des terres acides, absence de sources d'énergie. La France avait tout fait pour en prendre possession, à cause de ces anglais qui étaient sur l'autre bord de la Mer d'Iroise, et qui causaient depuis des siècles bien des soucis aux continentaux français. La Bretagne mettait ses marins au service de la France, moyennant des droits de course...aux bateaux anglais.

Beaucoup de bretons et de bretonnes quittaient leur terre ingrate pour louer leurs bras, en Île de France, surtout, depuis longtemps et pour longtemps, terre d'immigration.

Tout ça est fini. Je me souviens: l'effort de désenclavement, de développement local, d'introduction de technologies modernes, de l'enseignement supérieur, s'est intensifié  dès avant la fin de la Guerre d'Algérie, en 1962. La France s'est alors beaucoup occupée d'elle-même. La Bretagne est devenue la coqueluche des parisiens, qui ont découvert les charmes de ses côtes, Nord et Sud, de ses îles. Mais le tourisme, les résidences secondaires, ne sont pas une solution suffisante. Il fallait aussi que les habitants de la Bretagne aient le sentiment d'égalité avec le reste du pays. Les conditions locales étaient favorables à une activité prometteuse: l'élevage intensif du porc. Il n'a pas besoin de grandes surfaces. Il se reproduit activement. Il est vorace, omnivore, grossit rapidement, et permet des préparations variées. "Dans le cochon, tout est bon".

Hélas, la concurrence est rude, les prix restent au ras des pâquerettes, ce n'est pas le bonheur, mais que faire d'autre, après tous ces investissements? De plus, les porcs ont des déjections riches en azote, et les lisiers produits, s'ils ont un effet fertilisant à dose normale, polluent en nitrates les eaux de ruissellement et les rivières qu'elles forment. La mer n'étant pas loin, surtout en Bretagne Nord, et en l'absence de calcaire pour filtrer longuement ces eaux, ce supplément d'azote s'accumule près des côtes.

Il en résulte une prolifération d'algues vertes, surtout dans les encoignures du rivage où le mouvement de l'eau, malgré l'ampleur des marées*, est ralenti. Si "on" ne les enlève pas, ces algues se recouvrant en couches épaisses, s'asphyxient à leur base, et quelques accidents d'animaux et peut-être même d'un homme, ont alerté les autorités sanitaires et celles de l'écologie. Un gaz toxique tuerait les animaux qui s'enfoncent dans le tapis vert et mou.  Au delà de ces risques immédiats, ces autorités là, chargées du maintien de l'ordre de la Nature, ont surtout constaté son grand dérangement , et le scandale auquel il faut mettre fin.

Les coupables sont tout désignés, ils ne sont pas loin. Les éleveurs de porcs situés en amont. Cela fait un moment qu'on en entend parler, toujours en mal. À cause de cette pollution, qui rend difficile la fourniture d'eau potable aux bretons, mais aussi à cause des crises régulières des prix, qui font tomber la rentabilité de ce travail au dessous de zéro, lot commun de pratiquement tous les élevages et d'un bon nombre de productions agricoles en France.

Ces éleveurs, à cause du problème de l'eau potable, ont déjà du faire beaucoup de travaux pour contenir ces lisiers pollueurs, les empêcher d'aller se déverser dans les ruisseaux, et, de là, dans les rivières. Mais il y a la part qui sert, réellement, à amender les terres cultivées et les herbages, et, toujours pour cet unique destin des eaux de pluie, le ruissellement, l'excédent d'azote arrive à la mer. Et ce n'est pas inscrit dans le plan de la Nature!

Ces jours-ci, la prolifération estivale (et, oui!) des algues vertes s'est doublée d'une complication macabre, la mort d'un certain nombres de sangliers sur ces champs aquatiques. L'hydrogène sulfuré, déjà soupçonné lors d'événements antérieurs, a été mis en cause. P'tet ben qu'oui, p'tet ben qu'non, ont répondu les experts, "vendus" aux éleveurs ou à l'État qui les soutient.

Quelques témoins locaux, également "vendus", soulignent que ces vasières polluées ont une dimension très limitée, à côté de plages totalement épargnées par le phénomène.

Mais les dénonciateurs** viennent en pélerinage chaque matin, accompagnés de journalistes, pour ramasser avec dégoût une poignée de ces algues, et la jeter au loin.

Quelle solution, en attendant qu'il soit rentable de récupérer l'énergie de cette biomasse? Pas celle-là, protestent les vigiles de la Nature!

Alors, quoi?

La fermeture de toutes les entreprises d'élevage de porc, bien sûr!

Comme ce sont des entreprises individuelles, pour la plupart, pas de conflit d'intérêt en vue avec la CGT. 

C'est tout bon....comme le cochon, tiens!

Sceptique

*Pas d'algues vertes dans la baie du Mont Saint-Michel, disent les "spécialistes". Il ne manquerait plus que ça!

**Sauf démenti, ces dénonciateurs doivent être bretons, aussi. Mais la défense de la Nature passe au dessus des solidarités et des complicités de toutes sortes!