En invitant la Turquie à visiter son histoire et à reconnaitre, comme une évidence, le génocide des arméniens en 1915, Nicolas Sarkozy a signifié clairement que c'était une condition nécessaire à la résolution du contentieux entre la Turquie et l'Europe. La France est sûrement la plus intransigeante des nations européennes sur ce sujet. La réticence des français à l'intégration de la Turquie dans l'Union Européenne a toujours puisé sa force dans le souvenir de ces massacres et leur déni obstiné par la Turquie, s'unissant plus facilement sur cette position que sur toute autre.

Si la Turquie de Erdogan s'est maintenant tournée vers son ancien empire du proche orient, lui apportant sa modernité et le secours de sa puissance, elle n'a pas officiellement renoncé à son désir d'être admise dans l'Union Européenne. Les négociations sont lentes, mais pas rompues. Elles le seront, tôt ou tard, je pense. La Turquie doit renoncer à tellement de dispositions constitutionnelles pour apaiser les réserves européennes, qu'elle est partagée entre des intérêts essentiellement économiques, et des risques politiques certains. Car la suppression des verrouillages disposés par Mustapha Kemal "Atatürk", pour faire tenir ensemble la nation turque, est précisément le prix à payer pour entrer de plein pied dans l'Union.

Le retour, modéré, sur la laïcité agressive imposée par Mustapha Kemal, est suffisamment visible pour faire "tiquer" une opinion populaire européenne peu concernée par les bonnes affaires espérées. Un peu partout en Europe, la visibilité de l'islam agace et inquiète. Et au niveau des responsables politiques, en tout cas en France, la réserve porte essentiellement sur le nationalisme turc et ses effets sur la censure de l'histoire. Non seulement les turcs n'ont pas le droit d'aborder les côtés sombres de leur histoire, mais leur assassinat par des fanatiques est encore possible. Que ce ficelage d'une liberté leur paraisse indispensable à la cohésion de leurs peuples est leur affaire. Mais il ne peut devenir "européen".

Très naïvement, les responsables turcs offensés par l'injonction française, jettent à la figure du président français notre propre histoire de conquérants. C'est un argument qui date. Il est mentionné dans des synthèses accessibles sur Internet. Où on trouve, aussi, des descriptions très précises du traitement des arméniens en 1915. Or, justement, la solution française a été de désavouer son colonialisme et ses conséquences, comme la traite des noirs et leur esclavage, ou, plus tard, la conquête brutale de l'Algérie, de ses marches nord-africaines, et celle, sans douceur, de sa part du continent africain, en en faisant porter la faute par les générations concernées et leurs dirigeants. Coupables, mais inconscients, tout comme leurs rivaux dans le partage du monde.

Et nos historiens, ou les témoins de cette histoire achevée il n'y a que cinquante ans, sont absolument libres de livrer leurs analyses ou leur vision de cette période, d'en dénoncer les crimes, sans risquer la prison ou l'assassinat. Notre histoire coloniale n'est même pas concernée par les lois qui protègent celle de l'extermination des juifs, réellement attaquée par des négationistes ou des révisionistes. La tentative de lui attribuer officiellement une valeur positive a provoqué un tollé, et a été rapportée. Chacun en pense ce qu'il veut et le garde pour lui. 

En histoire, une page ne peut être tournée que si elle a été lue, de la première ligne à la dernière*.

Sceptique

*Elle n'est jamais propre. Elle témoigne de la "nature" humaine.