Les "carottes ne sont pas cuites", mais il y a quand même quelques chances, ou quelques risques, qu'une alternance ait lieu en 2012.

Comment le nouveau président et son gouvernement* réagiront-ils à la lecture dans le "Monde", quelques minutes après les avoir tenus, des propos confidentiels destinés à le rester, un certain temps, en tout cas? Je pense qu'ils se demanderont qui est le fonctionnaire indélicat, de droite (il doit bien y en avoir quelques uns), qui se sera précipité sur son téléphone pour appeler le journaliste du "Monde" chargé de la rubrique.

Et si l'indiscrétion est d'importance, par les effets qu'elle ne manquera pas d'avoir, accepteront-ils d'un coeur léger d'être empêchés d'agir, ou de voir une affaire délicate, internationale ou criminelle, éventée?

La protection des journalistes, et de leurs sources, est certainement un principe essentiel en démocratie. Mais qu'aucune éthique ne soit demandée en contrepartie, prive l'État, ou la République, de tout droit. 

Il y a déjà un moment que certains grands principes, comme la présomption d'innocence, ou le secret de l'instruction, sont visibles dans la poubelle, en attendant leur mise en décharge. Les affaires criminelles, dans les domaines des trafics divers, ou de la finance, traitées par la police, ou par des juges d'instruction, sont longues et difficiles, et le succès de ces enquêtes est largement dépendant de leur discrétion. Une confidence dans un journal constitue une alerte pour les fautifs. Il n'est même pas nécessaire de lire le journal. Son "scoop" sera repris par tous les autres médias.

On m'objectera qu'une démocratie doit être parfaitement transparente, non seulement pour elle-même, mais aussi à propos des états étrangers avec lesquels elle aura eu affaire. Ce n'est pas dans nos habitudes étatiques, qui ont quelques siècles d'ancienneté, et je ne pense pas qu'il existe un état à la transparence du verre, quelque part dans le monde. L'opacité de précaution est proportionnelle au niveau de responsabilités internationales de l'état considéré. Si nous divulguions en temps réel toutes les confidences qui nous sont faites, entre états, nous serions vite entourés d'un rideau de silence...sanitaire.

Dans les deux affaires qui secouent le monde des médias, l'une était en rapport avec le financement du parti au pouvoir, répréhensible car versé en espèces et dépassant les limites fixées d'un commun accord entre les partis politiques (après un nombre certain et partagé de scandales), et l'autre concernait le grand banditisme corse. Dans le premier cas, c'est la DCRI qui, sur demande verbale de l'autorité politique, a épluché les factures téléphoniques du journaliste du "Monde" traitant l'affaire, et, sans avoir besoin d'écouter les conversations, ciblé le haut fonctionnaire de la Place Vendôme, qui lui transmettait, à la minute, ce qui passait par ses mains. "Il" a été prié de quitter séance tenante son bureau. Une nouvelle affectation, moins sensible, suivrait.

La seconde consultation de relevés téléphoniques a été faite à la demande d'un procureur chargé de l'enquête sur la pègre corse. C'était encore un journaliste du "Monde" qui était bénéficiaire d'une indiscrétion susceptible de faire capoter l'enquête. La raison évidente était la protection du secret d'une instruction.

Mais il y a eu, de fait, une violation de la loi qui protège les sources des journalistes. Et, informé après coup, le "Monde", au nom de son bon droit, va porter plainte.

Le lecteur du "Monde" que je suis (sa partialité ne le prive pas de ses qualités journalistiques) est gêné par ces diffusions en temps réel, ou presque, des documents établis par des greffes de juridictions d'une certaine importance, ou parfois, par la police elle-même. Il en résulte que le "Monde" est à son tour la source de tous les autres organes de presse, quotidiens et hebdomadaires, et des divers médias audio-visuels. "Il" fait le travail pour tout ce....monde.

Dans l'état actuel de la loi, la seule défense de l'État serait un mouvement général de tout service dont serait sortie une information sensible, grâce à un fonctionnaire se prenant pour un justicier ou un précieux auxiliaire de l'opposition. Je ne pense pas qu'une telle sanction collective serait du goût des collègues de l'espion!

Qui sait si ce ne seront pas les actuels bénéficiaires de ces indiscrétions, qui reprendront, une fois élus, cette brûlante question?

Sceptique

*Encore dans l'opposition, les postulants au pouvoir grimpent aux rideaux à l'annonce de ces misères faites aux journalistes du "Monde", qui les servent si bien. Ils crient à la démission-révocation des hauts responsables de la police et de la DCRI qui ont transgressé, sur ordre, la loi. Leur conviction fait craindre qu'ils se privent, effectivement, des talents de ces policiers de haut niveau, dès qu'ils auront le pouvoir, et qu'ils répétent les imprudences du bon Lionel Jospin, à la fois responsable de la hausse de l'insécurité pendant son règne, et de l'inefficacité des Renseignements Généraux, qui ne semblent pas l'avoir prévenu de la montée discrète du Front National.