Parce qu'une "victime" d'un bizutage a porté plainte, le caractère devenu scandaleux de cette pratique a été rappelé par les dignes responsables de l'Université où a eu lieu la séance de "torture"*. La Justice a été sollicitée de se pencher sur ce cas.

Si je suis inspiré aujourd'ui, entre deux événements pré-électoraux, par cette particularité humaine, c'est qu'un éminent et très médiatique confrère a livré au Monde** un jugement très négatif et très catégorique sur "cette violence des forts sur les faibles". Il me semblait que la connaissance de la dimension mentale de l'homme aboutissait à ne s'étonner de rien. Qu'il reste à extirper l'archaïque d'un individu, pour l'en soulager, ou de la société, pour la moderniser, est évidemment une oeuvre utile, mais "que celui qui n'a jamais péché jette la première pierre!". En matière d'archaïsme, qui peut se croire innocent?

Pour commencer par le haut: qui n'a pas assisté à une soutenance de thèse (hors médecine***), ou à "l'habilitation" d'un futur professeur d'université, ne peut imaginer la persistance d'un cruel rite de passage à ce niveau si(bien)élevé. Bien sûr, la torture n'est que morale, et ne vise qu'à renforcer, l'instant de la soutenance, le respect obséquieux des plus anciens dans le grade le plus élevé, et, quand le postulant n'en peut plus, le jury lui accorde sans barguigner "la mention très bien avec les félicitations du jury". Le verre de l'amitié**** et les petits fours, offerts par le postulant, concluent chaleureusement l'intronisation du nouveau thésard ou du nouveau professeur.

Il est certain que c'est le monde de la connaissance qui a conservé la tradition des rites de passage, appelés "bizutages". Le bizut est l'élève qui entre en première année, soit en classe préparatoire, dont il a été jugé digne, soit après son succès au concours d'entrée d'une grande école. Les bizutages des "Beaux Arts" avaient la réputation d'être gratinés. Ceux de l'internat des hôpitaux aussi. Les classes préparatoires aux grandes écoles, qui comptent au minimum deux années avant que tout élève soit prêt à se présenter à un concours de niveau réputé, possédaient les conditions nécessaires à la pratique du bizutage: l'existence d'anciens (2ème année) ayant acquis le droit de bizuter les nouveaux arrivants en première année. La gloire d'être en "prépa" rendait honorable le "baptème" subi de la part des anciens. Et, après le succès au concours, rebelote!

Pourquoi cette pratique a-t-elle changé d'image en quelques dizaines d'années, de "normale" à quasiment "criminelle"?

Je ne vois que l'effet de deux changements majeurs du contexte: la démocratisation de l'enseignement qui a gagné tous les niveaux, et qui a permis l'accès aux études supérieures de jeunes hommes et de jeunes femmes qui ignoraient tout de ces pratiques entretenues par les classes favorisées, dont l'élitisme allait de soi. Et la féminisation importante de ces étudiants qui parvenaient à ces niveaux. Il est certain que la présence de filles parmi les bizuts en a fait les plus faciles victimes d'une dérive orgiaque du bizutage. 

Les rites d'initiation, qui sont les formes anciennes de tous les rites de passage, étaient une affaire d'hommes, exclusivement. Les pères vérifiaient que les fils, sortis de l'enfance, réservée aux mères, seraient capables de supporter les épreuves réservées aux guerriers, rôle essentiel des hommes dans les sociétés primitives***. La peur, la douleur, la soif et la faim devaient être tolérées, maitrisées, par ces garçons qu'un destin unique attendait. Avec l'augmentation de taille des groupes humains, leur structuration hérarchique, et la spécialisation des rôles, une partie de plus en plus importante, mais aussi la moins considérée, a été dispensée de ces épreuves préparatoires. Mais aussi, exclue des hauts niveaux hiérarchiques!

Associé à l'inégalité des sociétés encore archaïques, le bizutage n'a plus de légitimité dans les sociétés modernes qui placent l'égalité dans leurs principes. Sans être vraiment atteinte, l'égalité entre les sexes et entre les classes est maintenant à un niveau incompatible avec cette pratique, dans sa variante corporelle, sûrement. Dans sa variante intellectuelle, il y a sûrement encore beaucoup à faire, mais, tant que les "victimes" ne s'en aperçoivent, ni ne s'en plaignent....?

J'ai le souvenir d'un propos de l'anthropologue, "ethno-psychanalyste", Tobie Nathan, prenant la défense des rites initiatiques, en général. Il ne semblait pas percevoir ce qui en subsistait dans notre société "moderne". Je pense qu'à partir d'un certain niveau de conscience, une société peut percevoir l'inutilité de ces pratiques ancestrales, et décider d'y mettre fin, sans en méconnaitre, cependant, le sens originaire. Aucun peuple, aucune culture, n'est "sortie de la cuisse de Jupiter".

Sceptique

*Dans ce cas particulier, un tortionnaire a gravé dans le dos de la victime, avec le tranchant d'un éclat de verre, des "lettres de sang".

**Le "Monde" du 11 Novembe 2011, p.18-Société.

***En médecine, le doctorat, titre obligatoire, a pris une allure plus expéditive et sans gloire particulière.

****C'est la dénomination picarde, qui évoque mieux la fonction, (presque) universelle, de "lubrifiant social" de l'alcool, que le ridicule et national "vin d'honneur".