Son dernier passage date d'exactement deux ans. La précédente majorité l'avait appelée à son secours, dans l'espoir de quelques voix de plus du côté des femmes, que cette activité fascine et répugne tout à la fois. Elle témoigne de la faiblesse masculine, mais la même faiblesse leur convient à d'autres moments.

J'avais écrit un billet en cette circonstance, guidé par mon scepticisme sur la nature humaine, sûrement détestable, mais très coriace. Elle n'a pas changé par miracle six mois plus tard, le 6 Mai 2012, et mon point de vue, non plus. Je le remets en ligne sans le modifier, l'expérience suédoise, sur laquelle la nouvelle garde de la vertu s'appuie, n'ayant pas prouvé une autre efficacité que de déplacer le problème. Je rappelle qu'il s'agit de mettre à l'amende, salée, les clients surpris en flagrant délit d'achat de service sexuel. Oui, la mise en vente sera plus que jamais permise, mais l'achat, interdit et puni. Avant, ou après, c'est la question!

Personne ne peut être indifférent à cette tare de l'humanité, connue depuis des millénaires, qui escorte l'Histoire. Il n'existe pas de société qui n'ait tenté de la contrôler, de la contenir, de la rendre moins visible. Aucune ne peut se vanter de l'avoir éradiquée. 

Je soupçonne tout phénomène répétitif et irréductible affectant l'humanité, ayant échappé à tout contrôle culturel et sociétal, d'avoir un rapport avec la nature humaine,. Un trait comportemental, la possessivité, pourrait bien être à l'origine de ce phénomène, parmi bien d'autres.

D'avoir eu la sagesse de dire:"la propriété, c'est le vol!"* n'a changé, nulle part, malgré les apparences, la réalité du sentiment de propriété. Pour commencer, l'homme se sent le possesseur de son corps, de sa vie, de sa femme, de ses enfants. Ce saut qualitatif le distingue radicalement de ses cousins simiesques, dont la sexualité et l'organisation sociale n'obéissent à aucune règle de cet ordre. Le seul lien de possession est celui des femelles pour leur dernier né, jusqu'à sa totale autonomie. Il en reste une trace, si ce dernier né est de sexe mâle: il n'aura pas de relation sexuelle avec sa mère. C'est la seule forme d'évitement de l'inceste dans la nature. Mais en dehors de cette réserve comportementale que seuls des observateurs humains patients ont pu établir, dans un groupe de singes, aucun sujet, même non dominant, n'est exclu de la sexualité. Ce qui n'est pas le cas dans une société humaine, organisée, par la possessivité, en couples et en familles, fermés, exclusifs. Il est loisible d'observer que dans toutes les sociétés humaines, des sujets des deux sexes ne trouvent pas de place leur permettant de satisfaire leurs désirs sexuels. Il ne leur reste que le vol, soit consenti, l'adultère, soit non consenti, le viol, punissable. Et une troisième, la location pacifique et consentie du corps de l'autre**. La location, par un homme, du corps d'une femme, est nettement plus fréquente que la situation contraire, bien mieux tolérée, en plus. 

Tout irait pour le mieux si la possessivité ne poursuivait pas les humains jusque sur ce terrain. La femme prostituée a été volée à son père, ou à son mari. Elle s'est peut-être volée elle-même, surtout à notre époque. Dans la plupart des sociétés le droit de propriété des femmes est moins fort, dans les esprits et dans les faits, que celui des hommes. Les sociétés modernes tendent, d'une part, à établir une égalité entre les droits de propriété des deux sexes, et d'autre part à faire prévaloir le droit de propriété de soi-même sur tout autre, contractuel(matrimonial) ou naturel (parental). Pour chaque sujet, homme ou femme, se soustraire à la "propriété" de l'autre, parent ou conjoint, n'est plus un "vol". Ce n'est plus qu'une violation d'un contrat, dans le cas du mariage. C'est l'exercice d'une liberté, sous réserve d'une maturité du jugement, dans le cas d'un mineur de plus de quinze ans.

Mais cette déclaration d'intention ne suffit pas à régler les problèmes d'exclusion, ni ceux des inégalités comportementales en matière sexuelle. La prostitution constitue la solution des exclus, d'abord, et des boulimiques du sexe, qui ne supportent pas une abstinence de quelques heures, qui ne supportent pas la monotonie d'une relation régulière et protégée par la Loi, ou qui sont incapables de fonder une relation amoureuse "normale". Mais la Loi est elle fondée à régler les comportements individuels, tant qu'ils ne portent pas atteinte à l'ordre public? Sauf à étendre, de nouveau, ce dernier à l'amour non légitime?

Une société moderne se devrait plutôt de protéger la liberté de ses membres, en s'assurant, dans ce cas particulier, de leur total et libre consentement à cette activité de location de leur corps. La nature humaine étant ce qu'elle est, il est établi que les femmes qui se livrent librement à cette activité ont néanmoins besoin d'un protecteur pour les défendre de clients malhonnêtes et/ou violents***. Les proxénètes déclarés pourraient donc bénéficier eux aussi de cette garantie de liberté et de sécurité. Mais les revenus des uns et des autres ne devraient plus échapper à l'impôt, ce que la clandestinité facilite****.

Alors, que la République s'approprie la devise royale: "Toujours raison garder", au lieu de suivre les passions de l'opinion, ou de ses idéologues.

Sceptique

*Pierre-Joseph Proudhon

**Le projet de loi actuel parle d'achat du service sexuel. Je ne doute pas que les prudes législateurs mettront dans le lot interdit la masturbation par tierce personne, et la fellation, évidemment.

***Propos de prostituées, questionnées à l'époque. 

****Le dossier du "Monde" consacré à cette question me rappelle qu'en France, les revenus des prostituées sont soumis à l'impôt. Mais dans la plus parfaite transparence? Les honoraires du garde-du-corps sont-ils décomptés en charges, ou l'abattement est-il forfaitaire? Le garde du corps, souvent de plusieurs employeuses, est-il soumis à déclaration? À quand le chèque-amour-services?

Note ajoutée ce 28 Novembre 2013:Il est remarquable, que cette année, les protestations les plus vigoureuses viennent ....des hommes prostitués. Ils revendiquent la totale indépendance de leur choix de vie, et contestent le droit que s'arroge la société de punir leurs clients. Comme toujours, dans toutes les sociétés, les hommes sont mieux entendus que les femmes, pas seulement sur ce sujet. Ils fonctionnent à partir de leurs droits. Les femmes sont plus préoccupées par leurs devoirs, et, il est vrai, cette différence contribue à leur inégalité concrète.