L'Allemagne ("on" se doute bien que le rapprochement des points de vue d'Angela Merckel et de Nicolas Sarkozy a du être "exo-thermique"*, et parfois explosif.), l'Angleterre (plus emmerdeuse que moi, je meurs) partie bouder dans son coin, et que notre Président n'a pas suppliée de revenir, et maintenant, la Turquie.

Au bout de cinquante ans d'efforts et de traités âprement discutés, notre Europe est toujours une Europe des Nations. Soixante ans de paix, du jamais vu, ne pèsent pas encore assez, quand deux mille ans d'histoire sont sur l'autre plateau de la balance. La paix reste l'objectif sacré, qui impose le respect et remet tout le monde d'accord à l'occasion de chaque crise. Il faut, même encore maintenant, arrêter les pendules pour ignorer le dépassement du temps de négociation convenu. Le château de cartes, branlant, ne s'effondre pas et suscite l'admiration et l'envie des hommes qui dorment avec le révolver sur la table de nuit ou sous l'oreiller.

"L'esprit est prompt, la chair est faible", énonce l'Église. La raison procède de l'esprit, la pulsion de meurtre part du cervau archaïque que nous partageons avec les sauriens. L'idéal de l'homme, c'est de faire prévaloir la raison. Dur, dur!

La Turquie a été le socle d'un Empire qui a dominé un bon tiers du Sud de l'Europe, et au moins deux tiers du pourtour de la Méditerranée pendant près de quatre siècles. Les européens ont reconquis sur elle toute la péninsule des Balkans, et pris le contrôle de la rive sud de la Méditerranée, l'orientale comme l'occidentale. Le coup de grâce a été donné à l'Empire ottoman à l'issue de la guerre 1914-1918, à l'occasion de laquelle il avait choisi l'alliance avec l'Allemagne et l'Empire Austro-Hongrois. Le gouvernement "Jeune-Turc", qui avait fait ce choix, en attendait un regain de puissance et une récupération de sa domination sur le proche-orient. Sur ses marches orientales un peuple chrétien, les arméniens, vivait sous la domination ottomane. Ce qui caractérisait tous les pays convertis à l'islam, dont l'Empire Ottoman, c'est que seuls les musulmans étaient des sujets de plein droit. Les autres religions, plus anciennes, étaient tolérées, mais conféraient à leurs adeptes un statut inférieur, leur interdisant l'accès aux fonctions administratives et militaires de haut niveau. Leurs éventuelles révoltes étaient matées sans pitié. C'est ce qui se passa en 1915, où une révolte importante des arméniens, peut-être encouragés par les russes, déclencha de la part des turcs, engagés dans la guerre, une répression faite de massacres des hommes, et de déportations des femmes, des enfants et des vieillards dans des conditions ne laissant que peu de chances de survie aux victimes. D'autres actes, comme des enlèvements d'enfants et de jeunes filles, furent commis par les voisins des familles arméniennes, ajoutant l'humiliation à la destruction systématique. Les pertes humaines furent autour d'un million de personnes. Les survivants, parvenus dans les parties du proche-orient déjà sous le contrôle franco-anglais, furent évacués en grande partie vers la France.

Après la guerre (de 14/18), la Turquie fut reprise en mains, modernisée et laïcisée autoritairement par le Général Mustapha Kemal, "Atatürk"(père des turcs). Non seulement la nouvelle Turquie ne veut assumer aucune faute commise par les régimes précédents, tous reniés, mais nie l'existence d'un projet d'extermination élaboré par le gouvernement "JeuneTurc", les faits eux-mêmes, et l'ampleur de leurs effets. Ce déni orgueilleux est largement partagé par le peuple turc, et il est même risqué, pour les intellectuels ou les historiens turcs, de toucher à ce tabou. D'une manière plus générale, toute moderne qu'elle soit, alliée sûre de l'occident dans la rivalité entre ce dernier et le monde soviétique jusqu'à son effondrement, il y a vingt ans, la Turquie conserve ses réflexes nationalistes, et même impérialistes (Chypre), dont ce déni obstiné fait partie.

Bien qu'aspirant à être admise dans l'Union Européenne, à laquelle elle voit un intérêt, elle ne veut pas payer cette adhésion au prix demandé, comprenant la reconnaissance du génocide arménien. Elle serait aussi contrainte d'abandonner quelques garde-fous placés dans sa constitution par Atatürk, visant à empêcher la rechute de la Turquie dans l'ornière théocratique*. De part et d'autre, l'enthousiasme pour l'entrée de la Turquie dans l'Union Européenne est retombé. Mais l'orgueil, non. Il ne fait pas partie de la Raison.

Ce qui échauffe les esprits des Turcs de toutes conditions ces jours-ci, c'est le projet de loi déposé par une parlementaire française, visant à criminaliser tout écrit déniant un génocide par ailleurs reconnu historiquement. On peut contester ce transfert de la vérité historique des historiens vers la justice pénale, par le fait de cette loi. La sottise négationiste échappe au ridicule, au risque d'être valorisée par la persécution.

Mais ce projet résulte de notre qualité de démocratie: le pouvoir législatif appartient au peuple et à ses représentants. Le pouvoir exécutif ne peut s'y opposer, et doit passer lui-même par le parlement pour faire voter les lois qui lui paraissent nécessaires. Il est également tenu d'appliquer les lois résultant de l'initiative parlementaire.

C'est ce que ne semblent pas pouvoir comprendre les turcs: l'exclusivité du pouvoir législatif, l'impuissance de fait du pouvoir exécutif face à une initiative parlementaire. Si le gouvernement laisse faire, c'est qu'il est complice, et il en sera puni. Face à ce symptôme d'inaptitude démocratique, notre gouvernement ne peut qu'être renforcé dans sa réticence à admettre la Turquie dans l'Union Européenne. Il semble que, pour sa part, le gouvernement turc, qui dispose, sur cette question, du consensus démocratique du peuple turc, ait fait son deuil d'une admission dans l'Union Européenne. D'autres horizons, compatibles avec son histoire, se sont ouverts pour elle, et elle les choisira. Mais, ça aussi, c'est trop tôt pour le dire tout haut.

La France est contrainte d'être logique, à la fois pour respecter ses propres institutions, et pour ne pas s'associer à une prise de risque, qui, heureusement, s'éloigne. Cette fameuse loi ne prendra jamais dans ses filets le moindre turc, qui gardera sa liberté de se tromper, et la bouderie actée sous forme économique ne nous mettra pas à genoux, si tant est qu'elle puisse être vraiment concrète.

Sceptique

*Une information diffusée depuis la rédaction de ce texte fait état d'une censure empêchant l'accès à des sites exposant les théories darwiniennes, contraires aux récits mythiques de la création du monde, repris par les religions. On savait que la Turquie abritait un activiste du créationnisme. Mais cette censure là ne peut être le fait que de l'État. Le souhait de Mustapha Kemal "Atatürk" de voir la Turquie abandonner l'obscurantisme qui avait eu raison de l'Empire Ottoman, serait donc promis aux oubliettes.