Ma spécialisation en psychiatrie, dans les années 1970, m'a permis de questionner mon formateur en nosographie*, à son sujet. Qu'en était-il de cette histoire, à la lumière de la psychiatrie moderne? "Jeanne d'Arc, c'est autre chose", avait-il laissé tomber. 

Chaque année, à l'occasion du 1er Mai, "on" en reparle, "elle" est récupérée par l'extrême droite, "on" se déchire à son sujet. C'est pourquoi j'ai pensé utile de rééditer ce billet.

Des voix, des hallucinations, n'avaient pas, ne pouvaient avoir, le pouvoir de lancer un être humain souffrant de ces symptômes, dans une aventure aux dimensions politiques et historiques, d'une cohérence sans défaut du début à sa fin. Il n'était pas possible de s'en tenir à l'hagiographie sur laquelle s'étaient accordées l'Église et l'Histoire: une jeune femme (s'était convaincue d'être) investie par Dieu et ses saints, dont elle recevait directement les informations et les ordres, de la mission de sauver le Royaume de France en faisant sacrer à Reims l'héritier du trône considéré comme légitime par les français. Elle avait puisé dans cette mission, d'origine surnaturelle, l'énergie suffisante pour bousculer tous les tabous de son époque, prendre les armes, mobiliser des soldats de métier, organiser la levée du siège d'Orléans, et conduire un prince très contesté à Reims, où le sacre traditionnel lui attribuerait une légitimité dont personne ne pourrait plus douter. Au delà de cet acte majeur, sa mission était terminée, à ses yeux même, et le désintérêt pour sa personne accéléra le retournement de sa "baraka".

Dès lors qu'il n'était plus possible de croire en ce coup de pouce divin en faveur d'une dynastie plutôt que pour une autre, il fallait chercher autre chose, à l'exclusion d'une maladie mentale. Car une maladie mentale est  habituellement invalidante, détournant le sujet de tout objet d'intérêt autre que lui même. De bout en bout de son projet et de sa réalisation, il n'y avait que de la raison.

J'avais fait de cette histoire qui m'intriguait le sujet d'une communication à un colloque professionnel traitant du délire. Après la lecture de quelques livres consacrés à l'héroïne, je programmai une visite des lieux qui avaient été son point de départ, ce tronçon de la vallée de la Meuse qui va de Neufchâteau à Vaucouleurs en passant par Domremy, son village natal. Cet itinéraire m'a permis de rencontrer quelques passionnés de leur héroïne, en particulier, à Vaucouleurs, un homme qui avait entrepris de relever, de ses mains et à ses frais, les ruines du château, siège des âpres discussions entre Jeanne d'Arc et Robert de Baudricourt.

La vallée de la Meuse était un chemin très fréquenté par les voyageurs, à pied ou à cheval, qui passaient des terres françaises aux terres allemandes du duché de Bar(et inversement). Vaucouleurs était la dernière place française entre les deux territoires. Les bandes de soldats combattant pour le compte du Roi d'Angleterre, prétendant, pour son fils, à la couronne de France, entretenaient une insécurité sur ces territoires fidèles au Roi de France.

Jacques Darc**, le père de Jeanne (la plus jeune de ses filles), était un notable local, plus aisé et sans doute plus instruit que les autres laïcs. Sa maison, toujours debout et visitable, à Domremy, n'était pas une maison de paysan de l'époque. Tout comme les premiers féodaux, dont les châteaux servaient de refuge aux paysans, Jacques Darc avait fait fortifier une île de la Meuse sur laquelle se réfugiaient les habitants de Domremy et leurs troupeaux dès qu'une bande anglaise était signalée dans les parages. Il était un familier du chatelain local, dont il recevait les ordres et les recommandations. Surtout, il recevait et hébergeait dans sa maison ces voyageurs qui n'étaient pas des "touristes" ou des vagabonds, mais des chargés-de-missions, laïques ou religieux, très divers. Les veillées devaient être consacrées aux récits de la guerre en cours (celle de cent ans), de ses péripéties, et sûtrement, de ses enjeux. Je postule que la jeune Jeanne, mure, curieuse, et d'une intelligence exceptionnelle, saisissait l'essentiel de ces propos et s'était fait une idée très précise de la nature du conflit et de la solution qui s'imposait.

L'enjeu du conflit n'était pas "la nation", concept inexistant à l'époque, mais la légitimité de la dynastie. D'un côté, la mère du dauphin, Isabeau de Bavière, veuve du roi fou, Charles VI (mort en 1422), reniait la filiation légitime de son fils, et de l'autre, le Roi d'Angleterre, possédant un avantage militaire par ses victoires (Azincourt, entre autres), défendait les droits de son fils, né d'une princesse française. Un certain nombre de vassaux du roi de France ne voyaient pas d'inconvénient à l'unification des deux royaumes sous une même couronne, l'anglaise. L'empire de Charlemagne avait bien réuni des français et des germains. Mais il fallait la caution de l'Église, divisée également sur la question, et contrôler l'évéché de Reims, seul habilité à pratiquer le sacre. Enfin, la transmission de la couronne par une femme était contraire à la tradition française, où les femmes étaient exclues de la succession royale. Lorsque la situation s'était présentée, des juristes avaient inventé une "loi salique" bien à propos, pour faire recourir à une branche cadette. Cette transgression était au coeur de la résistance de la noblesse fidèle au Dauphin malgré sa situation paraissant désespérée.

Le plan de la "Pucelle" était donc clair et logique: redonner confiance au Dauphin, désserrer la pression anglaise par la levée du siège d'Orléans, et faire sacrer le Roi Charles VII à Reims. Mais elle-même ne pouvait croire en sa propre intelligence de la situation, en l'autonomie de sa pensée, et il s'ajoutait à ce "délire" sa condition de femme, choix de Dieu assorti d'un devoir précis, donner des enfants à un homme, au Roi, et à l'Église. Il n'y avait que Dieu et ses saints missionnés, pour commander une aussi invraisemblable transgression***. Comme ses contemporains partageaient la même foi, ils finirent, malgré leur surprise, par ne pas refuser à l'envoyée de Dieu leur concours.

Ainsi, Jeanne "projetait", comme disent les psychanalystes, ses désirs interdits sur Dieu et ses saints. Elle était aussi sincère que ceux qui usent du même procédé de nos jours, dans le même but: "ce n'est pas moi, c'est l'Autre!"

Ma réponse à ma question fut que Jeanne d'Arc avait été une héroïne très humaine, une résistante, animée par la raison, et que son histoire, pour exceptionnelle qu'elle fut, pouvait être libérée d'une étrangeté qui gênait beaucoup de monde.

Sceptique

*Nosographie: nomination et classification des maladies

**La séparation faisant du D une particule fut l'oeuvre d'un frère de Jeanne D'Arc. La famille bénéficia de sa renommée.

*** Cette conduite contraire à son sexe fut l'essentiel des reproches que les anglais et leurs partisans lui firent. Ils n'eurent aucun doute à attribuer au Démon la manipulation de Jeanne et à la condamner pour ce fait.