"Début de la fin de notre civilisation" m'écrit un correspondant attaché au passé. "Futur "cas d'école" pour les formations d'officier de la marine marchande" remarque un professionnel. Une pareille légéreté révélée chez un homme auquel ont été confiés un bateau d'une valeur de près d'un demi-milliard d'euros* et 4.000 personnes à bord, entre passagers et membres d'équipage, n'était pas imaginable. "Il" aurait aggravé son cas en quittant le navire avant qu'il soit entièrement évacué. Quant à l'évacuation proprement dite, elle a été aussi cafouilleuse qu'a été celle du Titanic, cette fois-ci en raison du cosmopolitisme de l'équipage et des passagers. Une Tour de Babel flottante, comme peut l'être de nos jours, un paquebot de croisière.

En Europe, l'industrie de la croisière est devenue une spécialité italienne, résumée par un nom devenu prestigieux, Costa. Au temps où les CE des Caisses de Retraite organisaient des croisières en basse saison pour le plaisir des affiliés et pour le leur, jusqu'à ce que ces institutions reçoivent un coup de baguette comptable sur leurs doigts, j'ai eu envie de vivre ce plaisir. Sans avoir de motif à me plaindre de l'expérience, ce modèle de voyage sur-organisé ne m'a pas séduit. Mais je peux comprendre qu'il ait ses "accrocs", des personnes seules, surtout, qui y dépensent des économies inutiles.

Les paquebots ne sont plus utiles qu'à ça, être "promène-couillons", comme disent les marseillais, car ils ont été éliminés du transport de passagers d'un continent à l'autre, par les avions de ligne. Ce ne sont donc que des stations de vacances flottantes, où chaque client doit pouvoir trouver ce qu'il y cherche: repos, plaisir, découvertes, fêtes et spectacles divers. Au cours d'un voyage, les passagers ne voient que très peu les membres de l'équipage. Ils ont affaire au personnel hôtelier et aux animateurs divers. Les officiers, dont le commandant de bord, ne sont présents qu'au moment de l'accueil et à l'approche de la séparation.

La navigation maritime étant "assistée" autant que l'est la navigation aérienne, la compétence technique est plus utilisée que le pifomètre. Le métier a perdu de sa poésie et de son héroïsme. Mais il n'a rien perdu de sa responsabilité! Simplement, il ne s'agit là que d'un principe, d'une valeur abstraite, rarement appelée à servir en urgence.

Dans le cas de l'échouage du Costa Concordia, l'accident est la conséquence d'une bêtise délibérée, d'un jeu d'adolescent attardé avec la Porsche ou la Ferrari du papa. "Faire son intéressant" comme on peut encore le dire, tant le "donné à voir" est humain. Un oubli total des devoirs de la charge. Ce qui est fait est fait. C'est une défaillance individuelle, non de la compétence, mais de la conscience professionnelle. 

Il est connu que la routine, la facilité, la sécurité, démobilisent l'homme, lui font oublier les risques. Sur les routes, les accidents sont plus fréquents lors des déplacements routiniers, sur des trajets archi-connus. On s'en rend compte en observant, dans les aéroports, les comportements des équipages, avant leur embarquement, ou après leur service, tandis que les passagers récupèrent leurs bagages.

Ces hommes qui ne s'occupent plus que de vacanciers, de retraités rattrapant une vie consacrée au travail, de couples en voyages de noces, et les promènent sur des trajets réglés au mile marin et au quart d'heure près, ne sont-ils pas plus exposés à s'identifier aux fêtards qu'ils transportent et cotoient? Ce ne serait qu'un fait de société à la probabilité non nulle, et non le signe d'une "décadence" de la civilisation. Ces capitaines n'ont que si peu d'occasions d'être courageux qu'ils ne sont pas sélectionnés sur ce critère. 

Sceptique

*Rectification du 19/01/2012

P.S. On a pu à bon droit s'étonner de ce que ce capitaine gravement défaillant ait finalement été extrait de sa prison par la justice. Sa faute comprenant en plus un manquement à l'honneur, avoir abandonné le navire, ses passagers et son équipage, le risque d'une punition immédiate infligée par des co-détenus a probablement été estimé d'un niveau élevé, et motivé la mesure prise par le juge.

23/01/2012 -Un article du "Monde", daté du 22 Janvier 2012, insiste sur les responsabilités humaines à l'origine des accidents maritimes, soit par légéreté ou baisse d'attention, comme le naufrage du Costa Concordia, soit par fatigue réelle des officiers et des équipages des bateaux sous pavillon de complaisance, non protégés par des droits sociaux suffisants. Le gigantisme, surtout celui des porte-conteneurs, est également épinglé.