Mon intérêt pour Haïti est antérieur au tremblement de terre, qui a fait, il y a deux ans, d'immenses dégâts matériels, et de très nombreuses victimes. Cette République, première colonie française, de la première vague (17ème siècle) à s'affranchir de la France, elle-même en pleine Révolution, puis, victime d'un retour offensif d'une République française prise en mains par le Général Bonaparte, avait fini par se débarrasser du colonisateur, opportunément aidée par la fièvre jaune. Mais elle avait perdu dans cette dernière aventure son premier dirigeant et héros, Toussaint Louverture, capturé par les troupes du Général Leclerc, et interné en France où il était mort rapidement.

Mais une fois acquise son indépendance, la République d'Haïti, semblait ne s'être jamais sortie du marasme économique et de l'instabilité politique, verrouillée, de temps en temps,  mais de quelle manière, par des dictatures ubuesques. Appliquant la doctrine Monroe, les américains y débarquaient périodiquement, pour mettre fin à des situations caricaturales.

C'est un article paru dans le "Monde", et vantant la valeur de modèle de la révolution haïtienne, qui m'a fait réagir la première fois. Je ne considère pas la misère et l'insécurité comme des indices de réussite.

Quand le séisme survint en Janvier 2010, Haïti était pratiquement sous protectorat de l'ONU, seule institution maintenant habilitée à prendre la décision d'une guerre ou d'une mise sous tutelle dans un but humanitaire. Évidemment, ce sont les grandes puissances du monde qui tirent les ficelles de l'ONU. Qui ne peut rien faire sans l'aval du conseil de sécurité, une fois que ses membres permanents ont abouti à un compromis acceptable par les....membres permanents. Pour Haïti, ce fut un avantage. Malgré leurs propres pertes, les forces de l'ONU participèrent aux premiers secours et au maintien de l'ordre. Les ONG caritatives et médicales présentes furent aussi immédiatement disponibles. Une noria aérienne, sous contrôle américain, déversa hommes, matériel et manuels de bonne pensée sur le pays en ruines. La recherche de survivants sous les décombres dura de longs jours, avec, de temps en temps, une survie miraculeuse. Puis, ce fut au tour du choléra d'ajouter quelques milliers de morts supplémentaires.

Le Président en exercice au moment du tremblement de terre était justement en fin de mandat. Il assura vaille que vaille les affaires courantes, mais il fallut organiser une élection présidentielle dans un pays complètement....désorganisé. Le vainqueur des deux tours était inattendu: Michel Martelly, un émigré de fraiche date ayant réussi dans la chanson. N'ayant pas demandé la nationalité du pays où il avait rencontré le succès, il n'était pas frappé d'ostracisme comme tous les haïtiens à double nationalité le sont . Car c'est là le point faible de la société haïtienne: elle ne peut assurer un avenir aux meilleurs de ses habitants. L'émigration est permanente. Elle est alimentée par les classes moyennes instruites, et par les classes misérables qui prennent tous les risques pour aller tenter de survivre ailleurs. Ils essaiment vers les E.U., le Canada, et le nord de l'Amérique du Sud. Ceux qui vont vers le Nord, États-Unis et Canada, sont immergés dans un monde où les courageux et les débrouillards parviennent à s'insérer, à travailler, à gagner leur vie. Ils entretiennent par leurs virements la famille restée au pays. Mais ils sont l'objet d'un rejet global de la société haïtienne. Leur exil a diminué leurs chances de jouer un role social en y revenant. L'histoire de la République d'Haïti montre que ce pays n'a pas adopté le principe de l'unité, et a toujours stigmatisé ses membres favorisés par leur instruction, leur niveau professionnel. La commodité offerte par certains pays d'accueil, de la double nationalité, est considérée par la constitution haïtienne comme un vice rédhibitoire.

Michel Martelly voudrait que l'aide internationale serve d'abord à l'amélioration des conditions d'existence de la population sinistrée plutôt qu'à la reconstruction des bâtiments publics, comme le Palais Présidentiel. Mais la Commission Intérimaire pour la reconstruction d'Haïti entend gérer les fonds des donateurs en suivant son projet, et n'y fait pas participer les haïtiens, quels qu'ils soient: gouvernement élu par les habitants sinistrés, ou membres de la diaspora ayant compétence pour y être impliqués.

Sceptique

source: article de Jean-Daniel Rainhorn, Le Monde du 12 Janvier 2012, p.23(Débats)