La bi-polarisation de notre vie politique est un fait. Elle a été, elle est, le prix à payer pour l'efficacité de notre démocratie, comme la crise, purement politique, de 1958, l'a démontré, et s'est résolue par la Constitution de la Vème République. C'est peut-être, pour une partie des "politologues", un bât qui fait mal au dos de la monture, mais il permet à la majorité au pouvoir de rester en selle le temps qu'il faut (et de l'utiliser au mieux).

Les nombreux petits partis qui collectent les innombrables opinions en circulation, qui ne se reconnaissent pas dans les grands ensembles constitués par l'UMP à droite et le Parti Socialiste à gauche, connaissent la douleur d'être exclus du jeu, une fois dépouillés de leurs "bonnes" idées. Lors des précédentes consultations présidentielles, ils faisaient bonne ou petite figure au premier tour, et leur ralliement à un des deux admis au deuxième tour se payait un bon prix.

La campagne qui vient de s'ouvrir offre un visage très différent, parce qu'elle oppose un Président sortant qui a perdu, dans les épreuves traversées par toute l'Europe pendant la durée de son mandat, une forte proportion de sa popularité, et le représentant d'une coalition qui n'a pas été aux affaires pendant dix ans, et qui se fait fort d'effacer, sans douleur pour sa majorité, tous les malheurs réels ou supposés de notre peuple.

Parmi les malheurs supposés, s'en trouve un qui ronge, bien plus qu'on peut le penser, la conscience populaire: le développement, l'installation, la visibilité, la participation, d'une religion qui est propre à l'immigration qui a remplacé, à partir de 1945, les immigrations en provenance de l'Europe du Sud ou de l'Est, qui assuraient jusqu'alors notre équilibre démographique et la part la plus pénible de notre activité économique. Notre immigration d'aujourd'hui est musulmane dans sa quasi totalité. C'est la même chose pour toute l'Europe de l'Ouest, du Nord au Sud. 

Si les anciens immigrants trouvaient leur place dans notre société et dans nos églises, il n'en est plus de même pour ceux d'aujourd'hui, qui viennent de pays musulmans. Leur religion ne peut se fondre dans la nôtre. Elle est aussi encore très vivante, très pratiquée, prise au mot par ses adeptes. Elle comporte des exigences alimentaires qui n'étaient partagées jusqu'ici que par la religion juive*, qui les prenait en charge en toute discrétion.

La loi du nombre a changé la donne: la mise à disposition d'une viande soumise à un abattage rituel concerne maintenant une population beaucoup plus nombreuse, et présente, même regoupée dans des quartiers, sur la totalité de notre territoire. Comme nos règlements d'hygiène et de contrôle sanitaire imposent l'abattage dans des lieux dédiés à cet usage, il nous a fallu admettre la présence de sacrificateurs religieux pour la partie de la production de viande destinée aux adeptes de l'islam. Leur méthode, qui a été celle pratiquée dans nos campagnes pendant des siècles, heurte la sensiblerie qui s'est développée dans notre culture, et que certains traduisent en végétarisme. Entre la nécessité, pour l'équilibre alimentaire de notre espèce, et le goût pour la viande, transmis par l'éducation, les consommateurs de viande restent majoritaires, mais ils préféreraient ne pas savoir comment leur viande arrive dans leur assiette. La polémique lancée par la candidate du Front National leur met sous le nez le (faux) problème. Mais vrai ou faux, un problème s'impose, et celui-là a pris une bonne place dans la campagne.

La peur panique de l'islam, la conviction que les musulmans utiliseront leur poids démographique et social en progression, pour nous imposer, au minimum, le système juridique associé à leur religion, la charia, est probablement plus répandue que les sondages d'opinion en faveur du Front National l'indiquent. Elle est partagée, honteusement, tant à gauche qu'à droite. À l'extrême droite, c'est son produit d'appel. Ailleurs, c'est le non-dit. 

La campagne actuelle a deux objectifs: le premier est d'empêcher le Front National de rééditer son exploit de 2002: arriver en deuxième position (ou même la première), au premier tour, ce qui contraindrait à un Front Républicain rassemblé autour du candidat républicain** le mieux placé.

Le second est pour chaque parti "républicain" d'arracher le victoire finale, de renouveler le mandat de Nicolas Sarkozy, ou d'ouvrir la voie du pouvoir à la coalition de gauche dominée par le parti socialiste.

La position de la coalition de gauche étant d'ignorer cette honteuse crainte populaire, y compris dans ses propres rangs, la droite sarkozyste a le loisir, et l'enjeu l'y autorise, d'exploiter cette peur, de préparer la récupération des voix d'un Front National absent au deuxième tour, et d'y ajouter des voix de gauche torturées par cette peur. La situation n'est pas au gaspillage des voix par excès d'honnêteté.

Voilà pourquoi Claude Guéant n'est pas muet! 

Sceptique

* La religion juive situant la source de la vie dans le sang, il est logique d'en vider l'animal, pour être sûr qu'il n'est pas mangé vivant. L'islam a adopté le principe. Ce n'était pas pour cette raison que nos ancêtres utilisaient cette méthode avant l'ère des abattoirs, mais pour sa commodité.

**"républicain" est auto-proclamé pour une bonne part, et le Front National de Marine Le Pen se réclame de cette qualité. Mais, historiquement, les partis extrémistes français étaient hostiles, pour des motifs divers, au régime républicain, précisément parce qu'il était ouvert à une diversité des courants d'opinion. Tout extrémisme est totalitaire, par définition.