L'autisme*: depuis un certain temps, il n'y a que ce mot sous la plume de nombreux commentateurs. Il a fait même l'objet d'un film polémique, visant à disqualifier un mode de prise en charge et de compréhension d'une difficulté réelle d'intégration de certains enfants.

La meilleure représentation de l'autisme est celle de Montesquieu dans les ironiques Lettres Persanes:"comment peut-on être persan?". À partir de cette question "comment peut-on être...?", vous pouvez placer derrière "être" pas mal du monde que vous rencontrez tous les jours. Toute conversation sur le dos des absents repose sur cette grave question!

"On est toujours le fou de quelqu'un". Mais plus on l'est pour beaucoup de monde, plus on se rapproche d'une réelle aliénation, d'une rupture avec les humains au milieu desquels on vit.

La spécificité de l'être humain, ce n'est pas son corps, banal produit d'une évolution très inventive à partir du schéma de base. C'est son aptitude à parler, à reproduire le langage des géniteurs, et à enregistrer toutes les connaissances qu'ils transmettent par leurs mots, et qui constituent une culture. Toute culture est un trésor qui s'agrandit et qui appartient à tous ceux qui l'utilisent.

Et les humains constatent que certains enfants qu'ils mettent au monde ne suivent pas le cours normal de leur développement: sourire, babillage,calins, paroles, et protestations. Certains  semblent ignorer la sollicitude maternelle, n'y répondent pas par la manifestation de leur plaisir, et ne la copient pas sous la forme d'une tendresse réciproque. Au bout d'un moment, la mère, et les autres membres de la famille, s'en détachent, ne font plus que leur devoir. C'est cet échec de l'interactivité, interprété comme une attitude négative de la mère, qui a fondé la théorie psychanalytique de l'autisme. Si cette théorie, triomphante dans les domaines de la souffrance psychique spécifique de l'homme, c'est à dire liée aux rapports langagiers et affectifs des humains, s'est emparée de l'autisme, qui est un déficit, parfois une absence, de ces rapports, c'est parce que la science médicale ne disposait d'aucun moyen de le comprendre. La psychanalyse a proposé des interprétations à tous les champs de l'ignorance et de l'impuissance médicales. Pas seulement de ceux de la parole, de la pensée et de l'affectivité, dont elle a considérablement enrichi la connaissance. Mais aussi de maladies semblant échapper à la causalité d'usage courant en médecine scientifique, comme les maladies, dites, "psycho-somatiques"**. 

Les progrès de la biologie (en particulier de l'immunologie et de la neuro-physiologie) et de ses applications à la médecine ont permis de combler ces plages d'ignorance qui l'handicapaient . Elle est, du coup, entrée en concurrence avec l'approche "psychogène" de la psychanalyse***, et le conflit a été âpre. La psychanalyse revendique une approche de l'homme total, corps et esprit (prééminent), tandis que la médecine procède par la recherche du niveau impliqué, moléculaire, cellulaire, organique ou systémique****. Du moment où elle a trouvé le bon, elle ne s'obsède pas d'autre chose.

Pour revenir à mon titre, qui tente d'apaiser le débat, quelque peu ridicule de part et d'autre, les trésors culturels accumulés par les hommes partout où ils ont essaimé, sont d'une telle richesse qu'ils ne peuvent être complètement représentés dans chaque tête, et, l'expérience de chaque individu étant prise en compte, du point de vue des sciences humaines, chaque individu est unique. Pour la médecine scientifique, une telle incertitude est ingérable, et tout au plus elle prend en compte la spécificité créée par le système génétique, à l'origine des spécificités sanguines, les plus simples, et des tissulaires (système HLA), créant l'unicité biologique, mais contournable grâce à quelques artifices. Mais allez contourner l'unicité psychique, contre la volonté des sujets! 

Dans le "Monde" daté du 22 Mars 2012 (p.25, débats), un homme écrit s'être vu attribuer le diagnostic d'autisme à l'âge adulte, après des études supérieurs et une thèse de doctorat. Sur quels critères s'est établi ce diagnostic...ou ce jugement? Il ne le dit pas, mais semble l'avoir intégré, et depuis, il participe à la mise sur la place publique de cette cause. Sous la forme particulière de la dénonciation égale des deux approches, psychanalytique et rééducatrice, également inefficaces, et résumées...à des pompes à fric!

 Je n'ai pas été amené, dans l'exercice de mon métier, à prendre en charge des enfants autistes. J'en ai observé quelques uns, ainsi désignés, et je n'ai vu que le malheur des mères. J'en ai conclu que les interprétations de Bettelheim étaient fausses. J'ai eu à connaitre des familles comportant des malades et des génies. La distribution des gènes donnait des résultats étranges. Je me suis autorisé à faire mon propre ménage dans la nosographie, à séparer ce qui semblait relever d'une mauvaise distribution génétique*****, et ce qui était imputable aux événements de vie au sens large.

 L'outil psychanalytique en psychiatrie infantile me paraissait au moins une tentative de faire quelque chose, d'établir un rapport humain avec un sujet qui semblait ne pas en avoir les moyens. Le traiter en être humain à part entière. Il y a trente ans, les psychiatres anti-psychanalytiques ne voyaient les autistes que comme des arriérés mentaux.

En psychiatrie adulte, il est plus facile de séparer les pathologies, celles qui nécessitent impérativement d'utiliser les médicaments psychotropes mis à la disposition des médecins à partir des années 1950, et celles qui relèvent d'un traitement psychothérapique, dont le support théorique n'importe pas vraiment. L'essentiel étant d'étblir une relation confiante, dénouant patiemment le noeud gordien qui entrave chaque humain.

Sceptique

*Définition par Bleuler d'une forme auto-centrée, et étrange, de la pensée.

**Maladies psycho-somatiques: maladies à l'origine desquelles sont soupçonnées une réaction à une situation insoluble, ou à un événement de vie, qui n'est pas verbalisable et qui se décharge sous la forme d'une lésion d'un organe, ou d'un système. Les progrès de la médecine ont mis à mal ce champ, en trouvant les mécanismes vérifiables de ces maladies.

***La psychanalyse postule que la vie psychique ne résulte que des relations d'un sujet avec tous ceux qui passent dans sa vie, quelle ne peut être assujettie à une déficience du corps. Le corps n'a d'action sur la vie mentale que parce qu'il est mobilisé par les fonctions sexuelles.

****Je fais une place majeure à la théorie des niveaux d'organisation du vivant, décrits par Henri Atlan. Le bon fonctionnement de chaque niveau dépend du bon état, et du bon fonctionnement de celui qui le précède. Le niveau de la parole, spécifique de l'homme, n'est plus seulement individuel, mais collectif, partagé par tous ceux qui parlent la même langue. Comme capacité, le langage n'est altéré qu'individuellement, par le dysfonctionnement du cerveau.

*****En pathologie mentale, le facteur génétique ne parait pas "déterminant", mais "point faible", "décompensé" par les événements de vie traumatiques, ou des situations intolérables prolongées. Boris Cyrulnik a proposé le terme de "résilience" à la situation inverse, une résistance étonnante à ces situations traumatiques.