Nicolas Sarkozy, il le reconnait lui-même, est un sentimental. Bernard Thibault, à la ville, est un homme intelligent, et sûrement sensible. Dans l'exercice de sa mission, diriger la CGT, le principal syndicat français, bras armé du Parti Communiste Français, pendant des années, soit-disant indépendant, maintenant, il est "pur et dur".

Aucun syndicat, en France, n'a une authentique représentativité*. Les salariés syndiqués ne dépassent pas 10% de l'ensemble. Mais il y a des disparités: les salariés des services publics sont beaucoup plus représentés que ceux du privé, et c'est, finalement, ce qui fait la force réelle des syndicats: leur capacité de bloquer toute la vie de la nation en arrêtant des services publics, essentiellement les transports, trains et transports urbains. Il y eut une époque où cette paralysie imposée atteignait des dimensions considérables. En Mai 1968, la grève générale pour faire tomber le gouvernement du Général De Gaulle toucha jusquà la distribution des médicaments dans les pharmacies! Si elle concerna tous les établissements d'enseignement, de tous les niveaux, je n'ai pas le souvenir d'un arrêt de la production d'électricité et de gaz. Il fallait du courant pour faire fonctionner les radios et les télévisions, et le mouvement "social" avait autant besoin de faire connaître ses exigences, que le pouvoir politique de défendre sa légitimité, ou encore l'opposition politique, se proposant de ramasser un pouvoir en déshérence, de le revendiquer. On connait la suite: un retournement politique, désavouant la révolution en marche, un tribut payé aux grévistes sous forme d'une augmentation générale des salaires de 30%, compensée par une dévalorisation d'un montant équivalent de notre franc, rétablissant notre compétitivité. C'était encore possible.

Il y eut encore des grèves "terribles" des services publics, comme en Décembre 1995, toujours "politiques", visant à empêcher des gouvernements légitimement élus d'entreprendre des réformes adaptant notre système social aux conditions économiques et à l'évolution démographique. Bardés de privilèges exorbitants, les services publics n'attendaient même pas qu'ils soient réellement menacés pour paralyser le pays.

En Mai 2007, Nicolas Sarkozy et son programme de réformes de fond, destiné à débloquer la société et à préparer la France aux changements profonds, politiques et économiques du Monde, reçurent une approbation claire, mais pas écrasante. Cependant, les syndicats observèrent une attitude prudente et patiente. Le nouvel élu, qui avait dans ses cartons de quoi fâcher les syndicats, en réduisant la nuisance de leurs grèves, usa de l'arme sentimentale. "Embrassons-nous, Bernard!, travaillons main dans la main, donnant-donnant, gagnant-gagnant." Difficile de résister à un Président qui vous tutoie, vous téléphone, vous invite à manger discrètement. La réforme des régimes spéciaux de retraite, compensés par le régime général, fut obtenue...au prix fort quand même, mais sans grève importante. Le service minimum, épargnant de "la galère" les travailleurs dépendants des services publics de transports, fut accepté, et personne n'oserait revenir sur cette mesure.

Mais il y avait une bombe d'une toute autre puissance cachée dans les bagages du Président: la réforme du régime des retraites du secteur privé. Un système par répartition**, substitué en 1945 à un système de rente, ruiné par l'inflation. La cotisation des salariés suivant désormais l'inflation, la recette de la CNAV augmentait au même rythme, et permettait de servir une retraite au pouvoir d'achat assuré, tant que le rapport cotisants/allocataires se maintenait autour de trois à quatre pour un, et que l'espérance de vie au delà de l'arrêt de l'activité restait autour de dix ans. L'évolution des conditions de vie et le raccourcissement des carrières, commençant à un meilleur niveau, mais plus tard, commencèrent à entamer le bon rapport. Le coup de grâce fut donné par le gouvernement de François Mitterrand: sans réfléchir ni calculer, uniquement pour faire plaisir, il abaissa de cinq ans l'âge légal de départ à la retraite. Le financement des retraites n'était plus garanti, les recettes de l'impôt devraient compenser le manque à gagner. La somme à débourser chaque année atteignit 30 milliards d'euros. La raison commandait une réforme de fond, la préservation des avantages acquis s'y opposait.

Bien que non concernés, en raison de leur statut particulier, les agents de l'État et des services publics, craignant à terme pour leurs privilèges, jettèrent leurs forces dans une bataille de plusieurs mois, faite de manifestations massives et de grèves. Mais Sarkozy et son gouvernement ne capitulèrent pas, comme "avant", et le mouvement finit par d'essouffler. Il reposait sur un mensonge, à moitié positif: "tout va bien", le pays peut payer, il y a tout l'argent qu'il faut. À moitié négatif: le gouvernement veut supprimer les retraites, obliger les salariés à travailler jusqu'à la mort.

Bernard Thibault avait combattu à la tête de ses troupes, mais l'armistice de fait fut respecté. Il y avait d'autres chats à fouetter. Le gouvernement mit un mouchoir sur sa déception....ou sur ses illusions!

L'ouverture de la campagne présidentielle a imposé la clarification de ces relations ne respectant pas la bi-polarisation. Bernard Thibault a repris sa place de compagnon de la gauche, et Sarkozy est obligé de dire qu'il fait partie maintenant de ses ennemis. Je serai d'autant plus convaincu qu'il ne s'est jamais fait d'illusions, que toute son action au long du quinquennat  a abouti à un affaiblissement des syndicats pour une raison toute bête: les français en ont moins peur et ne leur font plus confiance. Ils sont guéris de leur syndrome de Stockholm!

Sceptique

*La réforme de la représentativité des syndicats a été améliorée en s'appuyant sur le vote des salariés. Mais les votants sont minoritaires, et le résultat n'est pas convaincant. Il y aura beaucoup à faire pour donner à tous nos syndicats une autonomie financière et une responsabilité civile et pénale.

**L'offensive contre la réforme du financement des retraites fut d'autant plus populaire qu'après cinquante ans ou plus de "répartition", la plupart des français pensent encore qu'ils touchent une rente, produite par leur argent. Le mode de fonctionnement, inspiré de l'assurance, mais cette fois contre un risque certain, ne me semble pas encore enregistré. Le rapport cotisant sur allocataires, c'est de l'hébreu.