Parcourir la presse québécoise, qui nous arrive, aussi, à la vitesse de la lumière, est toujours fructueux. Les québécois ont souvent pour nous une certaine commisération, mais teintée de tendresse. Ils ne partagent pas le clivage haineux qui divise les français. Ils ont le leur, qui n'en est pas très éloigné, mais chacun voit "midi à sa porte", et qu'on parle de nous sans mépris ni haine fait plutôt du bien.

J'insère donc dans mon blog ce reportage à Hénin-Beaumont, le "laboratoire" de Marine Le Pen.

Marc Thibodeau
La Presse

(Hénin-Beaumont) Au premier tour de l'élection présidentielle française, l'ancienne ville minière de Hénin-Beaumont, dans le nord de la France, a voté à 35,5% pour la candidate du Front national, Marine Le Pen, ce qui représente le double de son total national de 18%. Notre journaliste s'est rendu sur place afin d'étudier les ressorts d'un engouement qui trouble la classe politique française à une semaine du second tour du scrutin.

Marcelle se souvient avec nostalgie de l'époque lointaine où sa ville natale était un modèle de prospérité, portée par une industrie minière florissante.

«Il y a 50 ans, ici, il y avait un commerce pratiquement à chaque porte. Maintenant, on se casse tous la gueule. C'est un vrai malheur», confie en soupirant la tenancière de bistrot en montrant l'artère couverte d'affiches à vendre devant son commerce, au coeur d'Hénin-Beaumont.

«À l'époque, mes parents pouvaient déjà considérer qu'ils avaient fait leur journée à 9h avec les mineurs qui passaient. Moi, je n'ai souvent même pas vu mon premier client à 10h ou 11h et je n'ai toujours pas fait ma journée à 20h du soir», confie avec lassitude cette petite femme de 67 ans.

 

Il ne reste plus de l'époque minière que des montagnes de résidus, qui détonnent dans le paysage plat de la région du Pas-de-Calais, située dans le Nord de la France, à 200 km de Paris.

Les petites maisons de briques rouges qui hébergeaient autrefois les ouvriers sont souvent défraîchies, la maçonnerie grugée. Certaines, en périphérie, sont carrément placardées, ce qui donne à l'ensemble un air triste atténué, printemps oblige, par les lilas en fleurs.

«Les gens n'ont plus d'argent. Ce matin, un client est venu m'acheter une feuille de papier à cigarette à 10 centimes et il m'a payé avec 10 pièces de 1 centime», souligne Marcelle, qui accuse les immigrants de contribuer aux déboires économiques de la région.

«Il y en a plein qui viennent en France pour profiter du système et qui renvoient l'argent chez eux. Je le sais parce qu'ils me le disent», confie la commerçante, qui dit aimer les idées de Marine Le Pen même si elle ne vote pas pour elle.

«Quand elle évoque la vraie France, ça me fait chaud au coeur. [...] Si elle n'était pas au Front national, je voterais pour elle, mais le Front national, ça fait peur», dit-elle.

Jean-Claude Cailluyure n'a pas ces réserves. Partisan déclaré de la politicienne de 43 ans, ancienne conseillère municipale d'Hénin-Beaumont, il se réjouit de sa bonne performance à l'élection présidentielle. Et soutient sans réserve sa volonté de mettre le holà à l'immigration.

«Il y en a 200 000 qui viennent par année alors qu'il y a trois millions de chômeurs et presque autant de personnes sans logement [...]. En plus, ils ne respectent pas la France! Sur 70 000 taulards, il y en a 80% ou 85% qui sont des Africains ou des Maghrébins», affirme sans pouvoir étayer ses propos l'homme de 57 ans, qui entend voter pour le président sortant, Nicolas Sarkozy, au second tour même s'il estime avoir été trompé par le politicien en 2007.

«Il a pris le programme de Jean-Marie Le Pen [fondateur du Front national] et tout le monde y a cru. Ensuite, il nous a bien eus pendant cinq ans», relate M. Cailluyure, qui veut bloquer le candidat socialiste François Hollande et son projet d'instituer le «vote pour les étrangers».

Michael Febvin, lui, ne votera ni pour l'un ni pour l'autre. Membre du Front national, il entend s'abstenir dans une semaine. «Tout le monde que je connais va faire la même chose. Ça va faire encore plus mal», confie le carreleur, qui en veut lui aussi aux immigrants.

«Je travaille et ce qui m'est retiré de ma fiche de travail, c'est à eux que ça revient. Il faut penser aux Français d'abord», dit-il.

Tony Lubarski, un négociant qui refuse de participer aux élections, pense que les appuis au Front national doivent d'abord être entendus comme un «vote contestataire» lié à la précarité économique de la population.

«En période de crise, les gens vont vers les extrêmes. Ici, c'était communiste il y a 30 ans», relate ce négociant de 35 ans, qui ne croit pas à l'existence d'un problème de racisme ou de xénophobie important à Hénin-Beaumont. Sa femme Fatiha approuve en relevant qu'elle n'a jamais reçu la moindre remarque désobligeante relativement à ses racines algériennes.

Marie, une femme de 52 ans qui vote à gauche, pense que la gestion catastrophique de la ville par d'anciens élus socialistes a donné un tremplin à Marine Le Pen pour se faire entendre et faire valoir ses thèses auprès de la population.

L'insécurité est aussi un facteur, selon cette employée d'un cabinet d'architectes. «Il y a des coins qui ne sont pas sûrs. Moi, je ne sors plus après 21h. J'ai vécu longtemps en Afrique et je n'avais pas peur. Mais ici, j'ai peur. Je pense que les gens ont envie que quelque chose soit fait», souligne-t-elle.

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Sceptique

Ce reportage renforce le diagnostic qu'il faut donner au vote front national: la protestation contre la redistribution obligatoire de ressources déjà insuffisantes pour les français. Il est de bon ton d'insister sur la xénophobie et l'islamophobie qui l'accompagnent, souvent, au premier plan. Mais il se pourrait bien que ces phobies soient secondaires. Elles ne reposent sur aucune réalité dès qu'on s'interroge sur le vote lepéniste campagnard, où il n'y a aucune population immigrée. Il ne vise que cette redistribution, dont les "victimes" oublient le bénéfice qu'elle sont susceptibles de recevoir, elles-mêmes, en cas de maladie ou de perte d'emploi. Le malentendu est sérieux. Les électeurs frontistes sont condamnés pour racisme. Alors que le sentiment d'être rançonnés est bien plus réel.