Ce billet a été publié il y a un peu plus d'un an. Il est plus que jamais d'actualité. Je le remets en ligne sans le mettre à jour. Je ne trouve pas d'autres mots pour décrire ce que je vois, ce que je ressens douloureusement.

L'histoire va sûrement plus vite, maintenant. Les révolutions arabes, parties de Tunisie il y a dix-huit mois, ne sont probablement pas achevées, mais en sont à un stade que je rapprocherais...de notre Restauration, des années 1814, 1815. Une terreur réactionnaire et confiscatoire. Pour combien de temps?

Dressons-en un inventaire: en Tunisie, le parti islamiste Ennahda a vite profité de sa liberté retrouvée, et a emporté un succès incontournable dès les premières élections, faisant de lui la pièce maitresse du premier gouvernement  de la Tunisie d'après Ben Ali. Il affirme une modération dans ses intentions. Ne pas revenir sur la modernisation de la société léguée par Bourguiba. Mais dans les faits, c'est sa justice qui a condamné un jeune mécréant ayant diffusé des caricatures de Mahomet sur son site Facebook, à sept ans de prison! C'est lui, aussi, qui a volé au secours des iconoclastes qui s'étaient attaqués à une exposition d'oeuvres figuratives d'artistes tunisiens modernes, participant à la création contemporaine. Il a renvoyé dos à dos les bien pensants et les artistes "provocateurs" et leurs soutiens.

Ce n'est pas lui qui a pris possession d'une commune isolée du Nord de la Tunisie pour en faire un camp expérimental de prise en mains de la population et d'application de la charia. Mais que fait-il pour la libérer de ces fanatiques? Rien. Ce n'est pas lui qui s'est introduit dans une Université de Tunisie pour y imposer le rigorisme de la vêture et, évidemment, de la pensée. Ce sont ceux qui le débordent sur sa droite, l'équivalent de ceux qui furent appelés les Ultras, sous la Restauration. Ils ne sont pas empoignés et jetés dehors.

Passons à l'Égypte, dont les habitants ont étés gonflés d'espoir...déçu. La-bas, les révolutionnaires se sont vite heurtés à la résistance inexpugnable de l'institution militaire, consolidée et tentaculaire depuis le coup d'État de Gamal Abd-el-Nasser, et les désignations de ses successeurs jusqu'à Moubarak. Abandonné à la vindicte populaire...pour mieux garantir, sans compromission, le pouvoir effectif de l'armée, qui dispose de la bénédiction internationale!

Les citoyens égyptiens n'ont eu d'autre choix qu'entre un héritier de Moubarak et un Frère Musulman, vieille confrérie conservatrice mais prudente. Ils ont porté à la présidence le Frère Musulman, pour ne pas paraitre accepter un retour en arrière, vers une créature de l'Armée. Mais ils ont conscience d'un échec provisoire. Peut-être pas d'une impréparation d'une partie de la population....masculine, partie prenante de la névrose musulmane, l'impérieux tabou du sexe en dehors du mariage. La place Tahrir serait le siège, selon les rapports des médias occidentaux, comme Le Monde, et les récits des victimes, de scènes d'agressions sexuelles sur des femmes aventurées dans ce lieu. Seuls les témoignages des victimes occidentales, essentiellement des journalistes, parviennent à une diffusion publique. Les victimes égyptiennes se taisent, la justice refuse d'enregistrer les plaintes, la presse nationale n'en dit mot.

Si en Algérie le pouvoir gérontocratique du FLN tient bien les corps, tandis que les religieux s'occupent des esprits, les remous produits par les événements de 2011 ont incité le Roi du Maroc à accorder plus de libertés et plus de représentativité, aux citoyens marocains. Mais ce sont les islamistes qui en ont profité, et consolidé leur influence. Après une période de prudence, ils ne cachent plus leur intention d'épurer le mode de vie de la société marocaine, en particulier de sa jeunesse, et de ses visiteurs ou résidents occidentaux. La Poule aux Oeufs d'Or y survivra-t-elle?

En Syrie, la révolte des opposants à la dictature de Bachar-El-Assad et du clan Alaouite est notoirement infiltée par le fanatisme religieux sunnite d'Al Quaeda, qui ajoute aux combats acharnés sa méthode terroriste familière. 

Ce qui m'amène à conclure sur la prise en mains par AQMI et ses acolytes de la partie sub-saharienne du Sahel, qui y imposent leur charia et détruisent des monuments millénaires et déclarés impies*. Sous les yeux impuissants des occidentaux, devenus ultra-prudents, et des africains, encore une fois victimes d'envahisseurs venus du nord.

Le modèle démocratique et laïque occidental, achevé après plus d'un siècle de maturation, a été le ferment des événements initiaux de 2011. Mais les islamistes ont tiré, très démocratiquement, "les marrons du feu". Ce sont les jeunes qui ont fait la Révolution, ce sont leurs parents qui ont préféré les religieux. Même dans une société aussi "jeune" que le sont les sociétés d'Afrique du Nord, la majorité reste entre les mains des adultes, qui ont la maturité et la modération propre à leur responsabilité. De plus, ces révolutions ont été pacifiques. Si les armes ont parlé, c'est contre les révolutionnaires désarmés. Les révolutions qui ont réussi sont celles qui ont pillé les arsenaux, qui ont usé des armes, contre celles de la répression. Cette remarque n'est que pragmatique et ne constitue pas le souhait que la révolution armée devienne le modèle exclusif. Car sa dérive dictatoriale est inéluctable, et d'une durée imprévisible.

Sceptique

*L'islam, surgi dans une région rude et pauvre, fut, à ses débuts, d'un rigorisme le rapprochant de notre protestantisme, réprouvant la dérive idolâtre du catholicisme. Son succès rapide émoussa rapidement ses grands principes initiaux. L'islam triomphant ne fut pas avare en matière architecturale et décorative, échappant aux interdits des représentations des hommes, de Dieu, et de son Prophète. Par contre l'hérésie chi'ite se fit plus laxiste. Ce qui explique la haine que lui voue le sunnisme, héritier des principes. Les alliances actuelles, observées sur quelques champs de bataille, ne sont que de circonstance.

Note du 7 Juillet 2012: Le "Monde" (numérique) de ce jour informe que le recteur de l'Université tunisienne en butte aux salafistes est accusé par le tribunal compétent "d'agression physique" sur une étudiante en niqab. Il serait passible de cinq ans de prison. Bien sûr, les faits réels, constatés immédiatement par la justice, sont très éloignés de cette description tardive motivant la plainte. Ce qui laisse soupçonner un choix du pouvoir entre les modernistes et les salafistes. Il préfère avantager les salafistes. 

Note du 10 Juillet 2012: Le résultat des élections en Libye donne un avantage aux "libéraux", menés par le leader reconnu de la rébellion, au départ de Benghazi, aux dépens des islamistes affirmés. Mais comme le rappelle Yves Thréard, du Figaro, ce leader tient à faire de la charia l'élément essentiel de la constitution libyenne. De quoi refroidir l'enthousiasme de ses soutiens! Mais c'est peut-être une habileté de sa part. Il connait mieux son peuple que n'importe quel observateur occidental. La religion est une ligne de défense. Sa contestation efficace ne peut venir que de l'intérieur, de ses adeptes. Notre siècle des Lumières ne doit rien à une invasion, ou à un rapport de forces défavorable. Ce ne fut que l'effet d'une maturation des esprits, des sociétés. Inversement, il est sot de craindre une conversion forcée venant de l'extérieur.