C'est le titre de l'intervention du sociologue Luc Boltanski, premier invité des XXVIIèmes Rencontres de Pétrarque de Montpellier, grand rendez-vous annuel des sociologues français. Il en décrit l'essentiel dans un entretien donné au "Monde" du 12 Juillet 2012(p.18).

"La démocratie est le pire des régimes à l'exclusion de tous les autres", aurait dit Winston Churchill, avant d'autres, et, peut-être, après d'autres. 

Même de nos jours, la démocratie ne satisfait pas tout le monde, là où elle est, ou semble, pérenne, et, surtout, pas longtemps. Il reste que quand "on" en bénéficie, même si c'est "l'autre" qui est au pouvoir, parce qu'il a eu la majorité, "on" ne frémit pas pour sa liberté. Un peu pour son coût, seulement. Par contre, les menaces qui apparaissent ça ou là, nous inquiètent, d'autant plus que les embryons de dictatures sont parfois portés par des mères démocratiques. 

Comme la recette du "picon" de la trilogie de Marcel Pagnol, aux trois tiers de droite, du centre, et de gauche, s'ajoute à peu près partout le quatrième tiers, lui même partagé, des extrêmes droite et gauche. Dont la conception de la démocratie est...particulière. En matière de pensée et de projet politique, absolument tout est pensable et concevable.

Si la démocratie a pris des forces au siècle des Lumières, est devenue, dès leur naissance, le régime des États-Unis d'Amérique, elle avait déjà un modèle quelque peu relatif, le Royaume Uni. Les expériences plus anciennes d'Athènes et de la République romaine avaient été balayées par l'histoire. Le ver était dans le fruit, la vigilance ne serait jamais superflue. Le point faible était le peuple que les institutions étaient censées servir. Bien conditionné par un habile apprenti dictateur, le peuple détruisait ses institutions et se livrait au sauveur. Car les peuples ont un penchant pour le désordre, et, en même temps, ne le supportent pas longtemps.

Les démocraties les plus nombreuses sont représentatives: le peuple élit des représentants, lesquels, dans le cadre d'institutions fixes(à l'échelle d'une vie humaine), exercent un pouvoir. "Précaire et révocable", s'il ne donne pas satisfaction. Jamais longtemps. En France, quinze jours, un mois, guère plus. C'est pourquoi nos institutions ont prévu des délais plus longs, portés à cinq ans, pour permettre une gouvernance capable de régler les problèmes surgis avant, ou pendant, son temps de pouvoir.

Mais ce modèle a pour inconvénient de ne pas permettre l'expression permanente de la démocratie. La durée minimum fixée par les institutions est vécue par certains comme une limitation du pouvoir en jeu, celui du peuple. Dont une partie ne se reconnait jamais dans la vie politique au jour le jour. Cette partie se clive en deux tendances: la lassitude et l'abstention, par négation de toute valeur au système; le refus immédiat et permanent, avec recherche des moyens de faire obstacle par des actes, à la bonne marche des institutions. La palette des actions imaginées est nettement plus large que celle des actions réalisées. Il y a une limite que les institutions elles-mêmes fixent et font respecter. 

L'abstentionnisme, qui exprime le désaveu de la démocratie représentative, semble irrésistiblement gagner du terrain dans toutes les démocraties authentiques. Un unanimisme rendrait suspectes celles où il serait observable. En même temps, ce désaveu par l'abstention pose un problème moral. Quel sens aurait une démocratie où l'abstention dépasserait les 50%? En France, à l'occasion de certaines élections, le taux d'abstention dépasse couramment les 40%.

Par contre, l'activisme violent, qui avait fleuri à partir des années 1970 au sein des démocraties européennes, inefficace et sévèrement réprimé, s'il est encore rêvé, n'est plus mis en actes de façon méthodique.

C'est sur ce constat que s'appuient la critique de Luc Boltanski et les solutions qu'il préconise. Il rappelle les erreurs graves commises par les hommes mis en place dans les institutions pour les faire fonctionner. Le paradigme étant l'Affaire Dreyfus. Rien ne peut empêcher des dérives du même genre. Seul l'esprit critique peut faire obstacle à cette dérive, et il faut que l'expression de cet esprit critique soit absolument sans risque. À n'importe quelle échelle, en particulier celle de l'entreprise. Si un fonctionnaire peut se faire "mal voir" et "barrer", en raison de ses critiques de la hiérarchie de son service, un salarié d'entreprise privée peut, lui, se faire virer, pour ce simple motif, auquel "on" prend la précaution d'ajouter d'autres motifs inventés, pour respecter les lois.

Luc Boltanski donne beaucoup d'importance au rôle du mensonge dans la "boite à outils" des politiques. Le mensonge étant la meilleure protection des individus, dès l'enfance, son utilisation par les politiques, ou par leurs auxiliaires, est prévisible. Peut-il être éradiqué par un procédé ou un principe, quelconques? Quant à la vérité, son contraire, elle ne serait nulle part, même pas dans la science! 

Mais si la vérité n'est nulle part*, dans aucun texte, aucune loi, aucune science, même la plus dure, pourquoi le serait-elle davantage dans les critiques, posées ou véhémentes, de la démocratie directe? Notre sociologue a répondu quelques lignes plus haut:"aucune société ne pourrait se passer d'institutions...".

André Glucksman l'avait écrit il y a quelques décennies, à l'époque des "Nouveaux Philosophes", produits par la réalité décevante des régimes communistes, soi-disant parfaits. L'espoir était dans la prise de conscience par les citoyens de leur devoir de s'intéresser à la vie de la société, et de s'en sentir plus responsables. La première partie de la proposition est plutôt répandue. La seconde plus douteuse. Le bouc émissaire présente des commodités solides.

La question de l'avenir de notre démocratie mérite sûrement d'être posée, non pas pour ses défauts connus depuis toujours, mais en raison des effets de réaction que son principe provoque. Elle a ses ennemis intérieurs et anciens, mais  sans doute aussi au sein des idéologies nouvelles, réactionnelles aux soi-disant dérives de la liberté et de l'individualisme. Elles a ses ennemis dans le monde, où se sont forgées des mauvaises habitudes de possession "scientifique", ou "divine", de la Vérité. Les rapports de forces sont mouvants. Leur équilibre actuel est précaire, l'insouciance des hommes pas trop malheureux, indécrottable.

Sceptique

* "On" ne peut qu'être d'accord avec ce constat: la"Vérité" n'existe pas. Il n'y a que des vérités avec un petit "v".