Il semble bien, à partir des travaux des archéologues dans les zones prisées par divers envahisseurs, que les armées de l'âge du bronze ne faisaient pas de quartier. Le peuple envahi était passé en totalité au fil de l'épée. La vie de l'autre ne valait rien.

Quelques siècles ou millénaires plus tard, le niveau de raisonnement étant un peu monté, les vainqueurs apprécièrent la force de travail des survivants, le charme de leurs femmes, l'utilité à venir de leurs enfants. L'esclavage devint le premier dommage de guerre du vainqueur.

Plus tard encore, le développement des monothéismes, après avoir renforcé le tabou du meurtre à l'intérieur des peuples croyants, favorisa le développement, lent et révocable, du respect de la vie humaine en soi, comme n'appartenant pas au vivant en personne, mais au dieu créateur. Tuer un homme étranger, sans savoir ce que Dieu en pensait, devenait une faute ou un crime.

Une grande partie de l'humanité en est arrivée, par ses mots, au moins, à considérer que la vie était le droit de chacun. Mais l'émotion qui accompagne cette position de principe est toujours inversement proportionnelle au carré de la distance. Distance principalement géographique, mais aussi, raciale, ethnique, idéologique ou religieuse.

Au mot "otage" est toujours associé une idée de valeur. Au Moyen-Âge, le vainqueur ne gardait en otage que les chefs des armées vaincues, ou les rois et princes qui s'y trouvaient*. Ils étaient bien traités, et rendus à leur famille une fois la paix conclue. Le déclin des monarchies et de leur aristocratie, l'appartenance de plus en plus fréquente des chefs politiques et militaires à la roture, s'accompagna de la disparition de l'otage parmi les prises de guerre. Les prisonniers gradés étaient séparés de la piétaille, mieux traités, en proportion de leur rang, mais leur possession n'entrait pas dans la négociation de la paix, car ils étaient interchangeables.

De nos jours, la prise d'otages n'est plus le fait que du banditisme ou du terrorisme. La valeur de leur vie n'est déterminée que par leur famille ou leur pays d'appartenance. Elle n'en a aucune en soi. Les preneurs d'otages semblent même exalter le mépris pour leurs otages et leur existence. Ils font monter l'enchère, et si elle n'atteint pas le niveau espéré, ils les exécutent. Le motif religieux, faisant de l'otage un impie, est aggravant.

Les événements très récents déclenchés en Afrique subsaharienne et au coeur du Sahara, même, ont réactivé un clivage entre les pays occidentaux, cible privilégiée des preneurs d'otages, car capables de payer, et disposés à le faire, et les pays coreligionnaires des preneurs d'otages, les considérant comme une honte pour eux, et portés à leur sauter dessus dès que possible, quitte à sacrifier la vie des otages**. Ces pays considèrent aussi la manière forte comme la meilleure prévention de la tentation de recommencer. Les algériens n'ont pas cédé aux suppliques des pays ayant quelques citoyens parmi les employés de la station gazière, pris en otages par un groupe armé de djihadistes, et ont entrepris de faire passer les agresseurs de vie à trépas, avec quelques dommages collatéraux. Il y allait de leur honneur et de leur indépendance.

La France, aussi, était entravée par l'existence, entre les mains de l'AQMI, d'un certain nombre de ses ressortissants, capturés dans les pays limitrophes du Mali occupé par le terrorisme djihadiste. Elle a du sacrifier cette préoccupation à un devoir d'un niveau très supérieur, la protection de l'allié malien encore libre. La question angoissante des familles et, aussi, des responsables politiques, est: les otages ont-ils maintenant moins de valeur, et risquent-ils d'être exécutés? Ou, au contraire, dans l'esprit de leurs ravisseurs, un peu plus. Leur silence à ce sujet donne à penser qu'ils forment maintenant le bouclier humain de leurs sanctuaires. Comme "on" doit savoir avec précision où ils se trouvent, "on" n'ira pas les bombarder.

Sceptique

*Les rois eux-mêmes s'offraient en otages, ou déléguaient leur héritier auprès de leur vainqueur, en garantie de leur sincérité.

**Les israéliens, très vite confrontés à ces situations, ont pris tous les risques d'une opération armée, considérant que leurs otages étaient, ipso facto, des combattants.

Note du 20 Janvier, 17 h 20:

La fin des combats, par la mort des derniers preneurs d'otages, qui ont exécuté tous ceux qui étaient encore entre leurs mains, a permis d'entreprendre un bilan définitif des victimes. Il y avait beaucoup de manquants! Certains avaient réussi à fuir, à pied, à travers le désert, vers l'oasis d'In Amenas. D'autres ont-ils tenté l'aventure et se sont-ils perdus? Mais des victimes, massacrées dès le début de l'opération djihadiste, ont été signalées par des témoins et retrouvées, démontrant la cruauté des agresseurs, le peu de cas qu'ils faisaient de la vie des étrangers. Le futur proche a désormais l'avantage d'être clair, sans état d'âme.