C'est le témoignage émouvant de la fondatrice, à la fin des années 1980,  de cette "crèche" associative, qui me ramène à ce qui ne peut être résumé à une péripétie juridique.

Ce qu'expliquait cette femme, une réfugiée de la dictature chilienne de Pinochet, c'est que son projet, réalisé en commun avec d'autres femmes, issues d'immigrations diverses, vivant dans un même quartier populaire de Chanteloup-les-Vignes, visait à soulager ces femmes d'une partie de leurs obligations maternelles, afin de leur permettre de travailler et d'améliorer leur niveau de vie. Ces femmes avaient convenu entre elles de surmonter leur diversité d'origines en adoptant comme langue véhiculaire le français, et en affirmant leur laïcité, en acceptant que leurs enfants vivent ensemble et soient nourris de la même manière. L'âme du projet était l'intégration, plus facile, plus profonde, de ces familles immigrées. Entreprise venant du bas, et non du haut, de la politique.

Ce mode de fonctionnement s'est maintenu sans problème jusqu'au jour où une collaboratrice musulmane a affiché son appartenance  religieuse en gardant son voile islamique. Elles devait y tenir envers et contre tout, puisque elle a fait appel devant les prudhommes de son licenciement, puis du jugement de la Cour d'Appel, confirmant celui des Prud'hommes, en l'attaquant devant la Cour de Cassation. Laquelle a finalement invalidé le licenciement en arguant que les lois encadrant la laïcité ne s'appliquaient qu'aux services publics. Cette crèche, associative, était assimilable à une entreprise privée. On sait que cette affaire a déclenché des réactions politiques convergeant vers un comblement de ce vide juridique révélé par dette décision de la Cour de Cassation.

Mais ce qui révèle la profondeur et la gravité de la situation, c'est la réponse, chargée d'émotion, de la responsable, à une ultime question: "comment les familles concernées ont elles vécu le conflit?"

Elles n'ont pas soutenu l'équipe active de la crèche Baby Loup, au contraire. Les demandes de traitements ou de précautions particulières, pour raisons religieuses, se sont multipliées. L'absence de porc dans la nourrriture des enfants est l'objet d'une vigilance particulière. Bref, la pression communautariste est venue à bout de l'enthousiasme des mères fondatrices. Leur combat est d'arrière garde.

Cette pression  anti-laïque a gagné toutes les religions, y compris la catholique, contre laquelle la laïcité modèle 1905 était spécifiquement dirigée, et qu'elle avait fini par considérer comme un avantage. Elle le voit moins, maintenant, et elle peut se demander si il ne peut pas devenir une faiblesse dans un contexte de réclamation généralisée, débordant les certitudes et la capacité de résistance des politiques.

Les réactions des commentateurs et des penseurs se rangent, elles-aussi, en deux groupes opposés*. L'un est pour l'abandon, pragmatique, résigné, ou favorable, de notre obsession laïciste, l'autre, pour la consolidation de la ligne de défense.

Comment trouver sans haine, sans "vice caché" un apaisement à ce conflit encore contenu, seulement contenu? Son instrumentalisation est déjà bi-latérale, même si elle ne s'exprime politiquement que d'un côté. Son caractère clivant est déjà évident. Les fantasmes délirants poussent de part et d'autre. Internet leur fait le meilleur accueil, s'occupe de leur diffusion.

Sceptique

*cf les commentaires publiés par le  "Monde", N° daté du 29 Mars, p.20 et 21