La figure de De Gaulle, en France, est le totem qui a rallié toute la droite, ou presque, la gauche, menée par Mitterrand, le rival "républicain", et le PCF, poursuivant son rêve de rattachement au monde soviétique, contestant la poursuite du pouvoir gaulliste au delà de la besogne fixée, la fin de la guerre d'Algérie*. 

Celle de Kemal Atatürk, en Turquie, apparue et consolidée dans un contexte très semblable à notre situation de 1940, la défaite humiliante de la Turquie, alliée de l'Allemagne, doit également son destin à un armistice calamiteux signé par le Sultan, et ouvrant le territoire encore ottoman à ses ennemis. Le Général Mustapha Kemal le refusa, et décida de prendre les armes contre l'avis du sultan et de sa hiérarchie.À ses victoires successives sur les envahisseurs grecs, arméniens et français, les anglais ayant préféré "déménager à la cloche de bois", le Général ajouta une prise du pouvoir autoritaire et réformatrice, faisant franchir aux turcs, à marche forcée, toute la distance culturelle qui les séparait de leurs vainqueurs, au terme d'une décadence de plus d'un siècle**. Très imprégné de la philosophie des Lumières et de la pensée occidentale du 19ème siècle, Mustapha Kemal attribuait au sultanat et à la religion officielle, la sclérose des institutions et de leurs dirigeants. L'empire ottoman ne faisait plus peur. Ses morceaux passaient progressivement sous le contrôle des puissances occidentales, ou s'affranchissaient de la tutelle d'Istamboul. En Novembre 1918, les alliés disposaient de ses derniers débris, se les répartissaient sous forme de mandats, contrôlant et protégeant des souverains puisés dans une unique famille régnante d'Arabie, les Hachémites.

Mustapha Kemal limita ses ambitions à la souveraineté de la Turquie originaire, réduite à la péninsule anatolienne et à la Thrace, la Turquie "d'Europe", formant la rive nord des détroits, les Dardanelles et le Bosphore. Le contrôle des détroits constituait un gage respectable pour les puissances qui en dépendaient.

Le peuple turc ne fut pas ingrat envers son sauveur et bienfaiteur. Il reçut l'honneur d'être désigné comme "Atatürk", terme dont la traduction ne semble pas simple: "père des turcs", ou "turc-père", ce qui pourrait avoir le sens de turc modèle . Déjà son surnom, Kémal, le parfait, lui avait été attribué par un de ses professeurs militaires. Il fut nommé officiellement Kemal Atatürk en 1934. Il avait lui-même sacralisé son oeuvre politique, et en avait confié la bonne garde à l'armée et à la haute magistrature. Ce qui posa quelques problèmes à la marche de la Turquie vers la démocratie, et surtout vers la satisfaction de ses désirs d'intégration européenne. La Turquie laïcisée et modernisée connut quelques coups d'état militaires. Et l'Union Européenne exigea l'affaiblissement de la tutelle miltaire, considérant cette menace comme incompatible avec une adhésion. La conséquence, c'est que le retour en puissance de la religion historique, reprenant du terrain à la réforme kémaliste, éloigne pour de bon la réalisation de ce désir. 

Les récentes émeutes, déclenchées par l'autoritarisme du premier ministre bien élu Recep Tayyip Erdogan, ont rassemblé tous ceux qui se réclament du nationalisme laïque légué par le grand homme, Kemal Atatürk. Ils peuvent appartenir à l'extrême droite ou à l'extrême gauche, et ils se mélangent pour la circonstance.

Mais comme veut le démontrer une synthèse de Guillaume Perrier, dans le "Monde" daté du 16 Jillet 2013 (page 16-Analyses), Erdogan, lui aussi, aurait comme modèle Kemal Atatürk. Modèle d'autorité, modèle de réformisme. Pour résumer, il viserait à...imposer, une Turquie non moins fière et glorieuse, non moins affirmée dans le monde et le proche-orient, mais....religieuse. La méthode d'Atatürk, un autre objectif.

Le problème, les turcs d'aujourd'hui ne sont plus ceux de 1918, vaincus et humiliés. Leur "niveau de conscience" s'est élevé, a probablement dépassé celui des responsables politiques, ou des classes d'âge dominantes***. Il n'est pas évident de parvenir à la dictature souhaitée par le moyen du vote libre.

Sceptique

*C'était, clairement, l'objectif de la gauche, entrant en révolte en Mai 1968, dans les pas des étudiants de Nanterre et de la Sorbonne. Elle faillit réussir.

**Ses possessions maghrébines, l'Égypte, puis les européennes, hellèniques et balkaniques s'en affranchirent au cours du 19ème siècle, celles d'Arabie dès la fin du même siècle.

***Il n'existe aucun pays au monde où la jeunesse exerce le pouvoir. Les adultes disposent de l'argent, de l'expérience, de la compétence. Les jeunes ne leur servent que de piétaille. On vient de le voir à l'occasion des révolutions du Printemps arabe. Mais s'ils ne disposent pas du pouvoir, ils peuvent maintenant en réduire la puissance.