En 1981, la Gauche emmenée par François Mitterrand avait trouvé deux situations lamentables: les prisons étaient bourrées d'innocents, et les hôpitaux psychiatriques bourrés de gens sains d'esprits, internés arbitrairement par des psychiatres zélés, amateurs de beaux diagnostics.

Du côté de la psychiatrie, le nouveau pouvoir mit en cause la loi de 1838, descriptive des conditions d'hospitalisation en service fermé, c'est à dire, sous contrainte, devenue, déjà, grâce aux neuroleptiques, temporaire.

La nouvelle loi fut plutôt difficile à élaborer (1990!), les psychiatres du service public, bien que sympathisants de la nouvelle majorité, n'appréciant pas cette suspicion d'incompétence et de légèreté dans leurs décisions. Le changement fut, pour l'essentiel, le contrôle par la justice des hospitalisations, et le recours à un juge permis aux malades s'estimant hospitalisés à tort. La profession put , en fait, recommencer à faire son travail, dans des conditions à peine modifiées, et les juges les laissèrent tranquilles. Elle avait aussi l'avantage, à l'époque, d'avoir les moyens, en effectifs et en structures d'accueil, de satisfaire les demandes de soins ou de prise en charge qui lui étaient présentées. La seule variable était la vision de sa fonction par le Médecin-chef du secteur.

Les mesures d'économie frappèrent rapidement cette branche de la médecine publique dont les résultats n'étaient pas au rendez-vous, d'un point de vue comptable. La politique du "tout généraliste", qui suivit, toujours pour la recherche d'économies pour la Sécurité Sociale, se traduisit par une réduction drastique de la formation de spécialistes, en particulier de psychiatres, dont la formation accélérée pour combler leur manque, hérité de l'histoire de notre société (voir note*)fut stoppée. Au bout de dix ans, la profession constata les premiers dégâts: l'impossibilité de trouver un successeur au départ en retraite. L'indisponibilité des praticiens en exercice, privé ou public, se traduisit par l'espacement des rendez-vous, la difficulté de trouver un praticien pouvant accepter un nouveau patient.

Autre conséquence plus dramatique encore, la rupture des relations thérapeutiques comportant une prescription de médicaments spécifiques, parfois sous forme d'une injection d'une forme "retard" du médicament principal, aboutit fatalement à des rechutes. Car le "point faible", organique, qui permet l'éclosion d'une maladie mentale sous les coups de la vie, s'il est "consolidé, neutralisé, par le traitement, n'est pas supprimé. En l'absence du traitement, pendant quelques semaines ou quelques mois, une rechute, pouvant être plus sévère que la première manifestation, est inéluctable.

Quand les équipes extra-hospitalières étaient étoffées, si elles le voulaient, elles réagissaient aux "lapins" posés subitement par des patients pris en charge, et cherchaient à reprendre le contact. Quelques années plus tard, réduites et débordées, elles ne le firent plus. La société vit apparaitre des passages à l'acte meurtriers de ces malades en rechute. Le Président Nicolas Sarkozy s'en émut, et décida de combler un vide juridique: étendre les soins sous contrainte aux soins extra hospitaliers. Ce qui était, en fait, très compliqué. Aux nécessités de l'ordre public, "on" opposa la mise en péril de la dignité humaine. Dans ce champ particulier aucun principe de précaution ne pouvait prévaloir sur la liberté individuelle. On n'imaginerait pas faire la même chose en matière de sécurité routière!

Les dispositions prises par Sarkozy ne durent pas être massivement appliquées. Mais marquées du signe de l'illégitimité et d'une vision "de droite", de l'être humain, elles font partie du grand ménage qui doit être fait par la nouvelle majorité. Il se fera sans douleur, car qui s'est jamais préoccupé de la santé mentale en France? Ce fut une mode sans lendemain dans les années d'après-guerre, pendant moins de vingt ans. La passion de l'ignorance a repris le dessus. L'homme est sain, c'est la société qui est malade. Le succès de l'anti-psychiatrie, en dehors de la profession, ne s'affaiblit pas**. Ou encore, "c'est très tendance", la maladie mentale n'existe pas, et tout assassin est bon pour la prison. 

Il est certain que les contraintes exercées par le pouvoir politique sur la profession "psy" (psychiatres, infirmiers, psychologues) n'aboutiront qu'à la braquer. Quant aux cas de ceux qui défrayent la chronique des faits divers après leur avoir échappé, ils auront de solides arguments pour renvoyer la balle aux politiques ? Dont l'ignorance est normale.

Après les séances au champ de tir (le Parlement), "aux résultats", comme disent les instructeurs militaires! Ils ne seront pas immédiats.

Sceptique

*La possession diabolique ou l'immoralité, comme causes de la maladie mentale, eurent une belle carrière en France. C'est la Révolution qui permit à une autre forme de pensée de s'approcher de la question. Son travail de médicalisation, neutre, sans implication de faute de conduite, approfondissant la clinique, intégrant les trouvailles des autres psychiatries, allemande, autrichienne, suisse, celles de la psychanalyse, aussi, aboutit à la psychiatrie moderne, qui, si elle est encore traversée de contradictions, et, aussi, se "casse les dents" sur la maladie mentale, a "dédiabolisé" ce malheur qui frappe des êtres humains et leurs familles. Jusqu'à la mise au point des neuroleptiques des divers psychotropes, la psychiatrie fut une spécialité très isolée de la médecine du corps. Cette "partialité" acquise dans l'isolement de la psychiatrie contribua au conflit avec la société "normale", et sa demande  d'explication rationnelle et de sécurité publique.

**L'ignorance de la maladie mentale fait partie de ses symptômes.