Ce fut l'affaire des marocains. Leur Roi, Mohammed VI, en conclusion d'une visite très amicale du Roi d'Espagne, souverain d'un pays voisin du Maroc, et à peine moins impliqué dans l'histoire marocaine que la France, a signé un par un tous les décrets de grâce de prisonniers de droit commun espagnols, condamnés et incarcérés au Maroc, pour des crimes ou délits commis dans ce pays. 

Or, parmi ces détenus ainsi "élargis", se trouvait un vieux pédophile récidiviste, condamné assez récemment à une quasi perpétuité, pour viols sur mineurs. Les marocains sont devenus très sensibles à cette criminalité "d'importation", induite par le grand nombre d'enfants pauvres, proies faciles d'amateurs aux poches pleines. La présence de cet homme parmi les graciés fit donc un énorme scandale, qui jeta les marocains en colère dans la rue, dénonçant la faiblesse de leur roi, coupable d'ignorance (du contenu de ses prisons) et d'un manque de contrôle de ce qu'il signait. "On" n'est pas obligé de savoir ce qu'est le travail sur parapheurs des grands de ce monde.

Très ennuyé et blessé, le roi reconnut sa faute, et annula le décret de grâce. Mais humiliation suprême, l'homme n'avait pas attendu son reste, et avait franchi la frontière. Il a été, depuis, été arrêté en Espagne, et remis en prison, en attendant une décision définitive de la Justice espagnole.

En fait, il semble bien que le Roi du Maroc n'a pas commis de faute, mais a été mal servi.

L'Espagne avait, en fait, présenté au Roi du Maroc (qui l'avait passée à son collaborateur en charge de ce service) une liste de 48 prisonniers de droit commun. Pour un certain nombre d'entre eux (16?), l'Espagne sollicitait une grâce royale, pour des délits dont la gravité était relative. Pour les autres, dont le pédophile, un "transfèrement"*, disposition humanitaire signée par beaucoup de pays, qui permet à des condamnés d'accomplir leur peine dans leur pays d'origine, plus près de leur famille ou de ceux qui leur sont restés fidèles. Il n'avait jamais été question de passer l'éponge sur les crimes de cet homme, qui lui auraient valu la même peine en Espagne.

Mais, apparemment, la distinction entre les deux décisions ne fut pas faite au stade de la préparation des dossiers, et le Roi signa 48 décrets de grâce. Faute involontaire ou "peau de banane" pour déconsidérer le monarque, l'histoire le racontera peut être. Ce qui est certain, c'est que cette faute royale est exploitée par tous ceux dont le pouvoir est limité par celui du Roi. 

Ses droits, pratiquement absolus, ont déjà été réduits par de nouveaux devoirs, et le fonctionnement courant du Maroc se rapproche de celui d'une monarchie constitutionnelle. Sa fonction particulière de chef religieux, dans un pays dont la religion, l'islam, est officielle, est encore intacte, et le protège.

Je ressens comme très artificielles les vagues soulevées par cette "Journée de l'Erreur"**. Du pain bénit pour les adversaires de l'institution royale. "À qui profite le crime?" est toujours une bonne question. 

Le Maroc tirerait-il un avantage d'une vraie révolution, faisant disparaître l'institution monarchique? On peut en douter! Partout où elles existent, les monarchies constitutionnelles semblent un avantage en termes de paix civile. Quant aux révolutions, leur échec humain est patent à peu près partout et toujours***

Sceptique.

*"Il a été question d'un "transfèrement" de Florence Cassez, condamnée très lourdement au Mexique, dans des conditions contestables. Mais l'affaire était politisée à un point excessif, la durée de la peine n'était pas transposable aux tarifs français, et le Mexique pouvait douter de la bonne foi de la France. Une révision "éclair" de son procès a dégagé l'horizon du côté mexicain. Elle est rentrée libre, en France.

**Je pense à un titre d'un roman de Tahar Benjelloun, "La nuit de l'erreur".

***La nôtre, embourbée dans la Terreur, et les guerres engagées contre toute l'Europe, a été oubliée ou presque pendant pas loin d'un siècle, et s'est conclue par une République modérée mais s'affaiblissant au fil du temps. Elle est maintenant pourvue d'une constitution personnalisant le pouvoir par le mode d'élection du Président de la République. L'inconvénient résiduel est que, comme toute élection, celle du Président de la République divise. Contre son gré, il n'est pas le" Président-de-tous-les-français". Mais il est le "Chef de l'État".