L'Égypte est en situation de guerre civile. Si l'institution militaire, qui avait la main sur le pays depuis 1952, a pu écarter du pouvoir le Président élu Morsi et son parti des Frères Musulmans, elle n'a pas pu rétablir la chape de béton qui a fait taire les égyptiens pendant soixante ans. En 2013, ce n'est plus possible.

Faut-il, cependant, condamner le coup de force militaire?

Tous les observateurs se sont accordés sur un constat: parti "religieux", adjectif qui annonce une exclusion, celle des non-religieux, celles des adeptes d'autres religions que l'islam des "Frères musulmans", ceux-ci ont entrepris, "naturellement", l'accaparement des pouvoirs politiques au profit de leur parti et de son électorat. Ce qui n'a réglé aucun problème d'une Égypte "tombée en panne", et privée de toutes les ressources que la paix civile et la paix régionale lui avaient assurées. La générosité des pays pétroliers du Golfe, celle, bien comprise, des américains pour l'armée égyptienne, empêchaient, empêchent toujours, la ruine de la nation . 

Le mécontentement des exclus des avantages du pouvoir nourrissait l'espoir d'une intervention de l'armée, état dans l'état, gardienne d'une laïcité "de fait", nécessaire à l'unité d'un pays plus divers qu'il ne le laisse paraitre. Quant à la paix régionale, c'est à dire avec Israël, elle était à coup sûr menacée par un pouvoir islamiste qui se consoliderait. Un nouveau conflit, aussi incertain que les précédents, constituerait un risque insensé.

S'il faut admirer le courage des militants qui ont défendu leur Président et son gouvernement, jusqu'au dénouement sanglant d'hier, il ne faut voir dans ce coup de force que l'effet d'un dialogue impossible. Comme toute révolution en comporte, comme toute démocratie bien installée en frôle de temps en temps. Même s'il y a une accélération de l'histoire, grâce à la meilleure diffusion des idées, les défauts fondamentaux des humains ne sont pas neutralisés aussi vite. Et l'influence active des religions compromet encore les résultats. 

Le monde musulman est bousculé, depuis deux siècles, par le renversement du rapport de forces avec l'occident. Qui est venu imposer sa domination jusque dans son lieu de naissance. La religion n'en a que davantage de fonction identitaire et défensive. C'est un mur, que ses gardiens voudraient bien rendre éternel et infranchissable, ce qui les convainc de se saisir du pouvoir dès qu'il est faible ou vacant. Mais il y a incompatibilité entre le concept de démocratie et celui de religion, qui détermine la Vérité et l'Erreur.

Ce n'est donc pas défendre la démocratie que de voler au secours d'un pouvoir se prévalant d'une religion*, et oeuvrant pour son triomphe. Il n'est pas encore temps de projeter sur l'histoire en mouvement nos modèles, qui ont eu besoin de deux siècles pour s'imposer. Espérons, durablement.

Sceptique

*Précision qui complique la donne, comme pour la guerre civile syrienne. Qui oppose un pouvoir laïc à son origine, mais maintenant adossé à une fraction hérétique et minoritaire de l'islam, à une opposition armée qui cherche à le renverser. Cette opposition est dynamisée par les mouvances les plus extrémistes du sunnisme, l'islam orthodoxe. Quant au chi'isme, l'hérésie de toujours, il appuie de toutes ses forces le pouvoir baassiste de Bachar El Assad. Cette situation expose notre compassion à des bévues.