Encore une étude (signalée avec prudence par le "Monde") comme les humains aiment en faire, faisant les choux gras des médias. De plus, dans le contexte du monde d'aujourd'hui, c'est un pavé dans la mare. D'aucuns vont se sentir visés.

La pensée religieuse accompagne l'humanité depuis son émergence du monde animal. Depuis que les hommes, parlant entre eux, ont essayé de comprendre leur destin, la mort. Ces interrogations personnelles ou partagées ont abouti à une évidence: la pensée ne peut pas concevoir sa propre mort, mais constate celle des autres. L'animisme repose sur le dualisme, l'esprit habitant le corps, mais le quittant quand celui-ci meurt. Les premières actions religieuses sont de respect du corps des défunts, visant à leur épargner un sort banal: être dévoré par les animaux carnivores. Et les premiers cultes sont ceux des esprits des ancêtres. 

On voit bien que la pensée religieuse n'est pas dissociable de l'aptitude humaine à créer une culture, à partir des savoirs acquis et des réflexions échangées au sein d'un groupe. Cette disposition de l'homo sapiens* est universelle. Parmi tous les signes de présence humaine, les traces de rites funéraires témoignent du dualisme primitif et des obligations créées dans l'esprit des vivants.

Le développement de l'humanité, le saut qualitatif du néolithique et des inventions de l'agriculture et de l'élevage, vont accroître la taille des sociétés, leur structuration, et l'apparition de pouvoirs guerriers, la guerre, de prédation, ou de défense, étant devenue l'occupation première des groupes humains. Les religions ont suivi le même développement, confiées à des prêtres, enrichies de divinités aux fonctions très précises, mais ambivalentes, que les hommes s'efforçaient de rendre favorables, par la satisfaction de leurs désirs supposés. Une véritable fonction diplomatique était confiée aux prêtres.

La dernière étape, il y a tout au plus quatre millénaires, fut l'apparition, dans le monde péri-méditerranéen, du monothéisme (par triomphe d'un sur les autres), celui du peuple juif, et ses captations universalistes du christianisme et de l'islam. Avec l'accord tacite d'un Dieu déçu par le ou les précédents, bien entendu.

De nos jours, la montée en puissance des valeurs démocratiques de la liberté (de pensée), de l'égalité (des chances), et du respect de l'homme comme valeur, ébranle la puissance résiduelle des religions universalistes et de leurs appuis étatiques. Ces valeurs transcendent les limitations qualitatives implicites des religions et des états. Mais ces derniers et dernières ne se laissent pas faire, parce qu'ils ou elles sont parties prenantes de l'humanité.

Mais revenons à cette étude, qui prétend démontrer un lien négatif, ou de cause à effet, entre l'adhésion à une religion et le développement de l'intelligence. Toutes les religions développées ayant un texte fondateur, exigeant généralement une interprétation qui ne va pas de soi, celles qui sont sous nos yeux ne se distinguent que par un seul critère: l'interprétation est elle libre, ou aussi sacrée que le texte lui-même, et dans ce cas, réservée à ceux qui en sont jugés capables?

Or, le judaïsme, le plus ancien, s'il a sacralisé son texte, interdisant toute modification ou même, par principe, toute traduction, non seulement exige que tout fidèle sache lire le texte sacré, mais qu'il fasse aussi l'effort d'en avoir une compréhension. Cette obligation de l'étude n'a pas pour tous un résultat égal, mais on ne voit pas comment elle pourrait gêner le développpement de l'intelligence, altérer le désir de savoir.

La situation pourrait être différente avec les autres formes du monothéisme, issues de la prédication du Christ, ou de celle de Mahomet. Sauf la réforme protestante, elles livrent à leurs fidèles un "prêt à penser", envers lequel leur foi conditionne le sort de leur âme. On pourrait dire que cette dispense de réfléchir devrait peser sur le développement de l'intelligence du croyant.

Mais l'intelligence, distribuée selon une courbe de Gauss**, ne semble pas gravement absente dans l'histoire de nos sociétés, identifiées à leur religion pendant près de vingt siècles. S'ils protégeaient une part de sacré dans un coin de leur pensée, tous ceux qui ont marqué l'histoire des idées ou des sciences les ont fait avancer jusqu'au point critique où le sacré a été mis en doute, à la fois comme vérité et comme nécessité.

Il me semble que ce n'est que de nos jours, que les religions se sont trouvées en concurrence avec le matérialisme "trivial", qui absorbe la disponibilité des esprits, convertis à l'individualisme, et les éloigne de la pratique dans laquelle ils sont nés. Elle s'est souvent réduite à une "assurance-éternité"(on ne sait jamais) et à quelques autres cérémonies formelles (baptême, mariage). Les religions ne s'accomodent pas sereinement de cette évolution.

L'islam est lui aussi dans une position défensive, soit pour des raisons géo-politiques, sur ses lieux originaires, soit en raison des difficultés qu'il rencontre dans les pays où il a accompagné des flots d'immigrants. Le refus d'intégration, l'exigence d'un traitement d'exception, se heurtent au sentiment de bienfaisance qui est l'obsession des sociétés occidentales, qui ne comprennent pas ce reproche de manquements.

Revenons à notre "mouton noir". L'intention qui lui a donné naissance est trouble, ses conclusions sont "bidon". Il y a beaucoup de déchets dans les sciences dites "humaines". Elles ne peuvent être qu'approchantes, jamais exactes.

Sceptique

*Elle concerne aussi l'homme ancien, "de Néanderthal", à un degré plus sommaire.

**Courbe en forme de cloche, représentant la répartition inégalitaire de l'intelligence, le bord gauche témoignant de la rareté des déficits réels et graves, le droit faisant de même pour les intelligences supérieures. La majorité d'une population humaine dispose d'une intelligence normale. Mais li ne faut pas confondre intelligence et instruction. D'où l'importance de cette dernière, à l'acquisition difficile. Comme les religions, elle se heurte à la concurrence des plaisirs immédiats.