Machiavel considérait comme sain, avantageux, normal, que le Prince, riche, règne sur des sujets pauvres. Ce "machiavélisme", de nos jours, est rejeté avec horreur, c"est l'abomination des abominations. Mais comme en notre temps, il n'y a plus de princes pourvus de pouvoirs, une telle situation ne se produit que lorsque l'État est riche, mais que ses citoyens sont pauvres. Mais ces derniers sont présumés responsables de cette situation, considérée comme anormale.

En fait, cette situation, dans les sociétés modernes, n'est jamais qu'une fiction, qui présente la curiosité d'être réciproque. Les citoyens pensent que leur État est riche, et les serviteurs de l'État pensent que ce sont les citoyens qui le sont. Chaque partie, enfermée dans sa croyance, n'en démord pas, et exige de l'autre qu'elle paye l'impôt, ou qu'elle distribue ce qu'elle a collecté, selon son rôle.

Cela fait quelques millénaires que l'impôt, ainsi nommé parce qu'il était pris par la force, par les plus forts sur les plus faibles, a été inventé.

Tout le monde s'accorde à penser qu'il est la conséquence de l'introduction de l'agriculture et de l'élevage dans les sociétés préhistoriques, nouveautés qui se sont montrées bien plus efficaces que la chasse et la cueillette pour assurer la subsistance des humains. Par le dégagement de surplus, l'invention s'est montrée immédiatement inégalitaire, et a suscité l'envie, la tentation, de se servir dans les provisions constituées par les sédentaires, cultivateurs, ou nomades possesseurs de troupeaux. Les besogneux ont du obtenir la protection de guerriers, capables de se servir de leurs armes de chasseurs pour combattre les voleurs*. La spécialisation s'est elle faite à l'intérieur d'une même communauté, ou par symbiose de groupes différents, il est difficile de se prononcer**. Mais, à l'intérieur d'un nouveau groupe ainsi formé, les guerriers ont tout naturellement pris le pouvoir, et se sont faits entretenir par les paysans et les éleveurs, auxquels il devait en coûter d'être récalcitrants. L'impôt était né.

Toutes les sociétés, tous les pouvoirs, l'ont adopté, tant par nécessité que par commodité. Je ne pense pas qu'il existe dans le monde une société où cette pratique soit consensuelle et joyeuse.

Les sociétés démocratiques, qui ont à rendre régulièrement des comptes à ceux dont elles dépendent, les citoyens, sont contraintes à mentir, à louvoyer, à finasser, pour faire accepter les prélèvements qui leur sont nécessaires. La commodité est d'en faire payer le plus par ceux dont elles sont sûres que ce ne sont pas leurs électeurs. Mais comment être sûr quand le vote est secret, ce qui est la règle dans les sociétés vraiment démocratiques. Le paiement de l'impôt en proportion du niveau de richesse a provoqué, partout où c'était nécessaire, un partage des citoyens entre ceux qui sont sûrs d'avoir à payer des impôts, et ceux qui le sont du contraire. 

Or, dans la France d'aujourd'hui, le pouvoir est entre les mains des représentants des non-imposables, et ils ont théoriquement les mains libres pour puiser dans les économies de leurs adversaires politiques. Le souci résiduel tient à ce que les "riches" sont depuis quelques années de crise, beaucoup moins nombreux et nettement moins riches, et que de leur bien-être moral dépendent les emplois de ceux qui n'ont que peu de risques de payer des impôts. Peu de risques, mais plus aucun. Tellement les besoins de cette majorité sont grands et variés.

De l'euphorie et du rire sadique des premiers mois suivant leur victoire, à la perspective de faire les poches des riches, les vainqueurs de 2012 ont maintenant les yeux baignés de larmes quand ils annoncent des multiples de 0,1% d'augmentation des prélèvements en vigueur, pour boucher tel ou tel trou, ou satisfaire la demande de tel ou tel allié, qui a une catégorie de contribuables dans le nez.

C'est qu'en un an de pouvoir, le taux moyen de prélévements sur la richesse produite en France s'est encore rapproché de 50%, et va commencer à grignoter le revenu et les économies de ceux qui étaient à l'abri de l'impôt il y a quelques mois. Or, l'impôt se paye deux fois: à l'État, et dans les urnes. Il n'y a pas que les contribuables qui payent. Les responsables politiques et leurs soutiens, aussi.

Sceptique

* D'autres chasseurs-cueilleurs, ayant fait le choix d'être voleurs, métier moins fatigant, et sûrement plus rentable.

**La xénophobie habituelle des groupes humains m'incite à penser que la spécialisation s'est faite à l'intérieur des groupes, dès lors qu'ils ont comporté des agriculteurs et/ou des éleveurs.