Un signe est destiné à être vu, à être interprété, sans passer par la confirmation du langage, le "digital", cette invention de l'homme. Celui ou celle, qui voit le signe, lui assigne ses propres mots. Le signe fait parler, intérieurement d'abord, éventuellement sous forme d'un commentaire livré à un autre témoin.

Un souvenir qui commence à dater me semble pouvoir illustrer de manière neutre mon propos. J'étais au lycée, en classe de Math'élem. Nous partagions avec les classes préparatoires aux grandes écoles une professeure de philosophie, une petite femme, se donnant en permanence un air sévère. Avoir affaire à une bande de jeunes hommes(la mixité n'existait pas encore), ne manifestant aucun intérêt pour la matière, ne devait pas être facile.

Une de ses autres classes de matheux (math'sup, ou math'spé) eut l'idée de lui "faire une blague", en introduisant à un endroit quelconque d'un devoir, le slogan publicitaire, "buvez Coca-Cola". Elle le prit très mal, et "ils" se virent tous attribuer un zéro.

Ravis par la farce, amplifiée par la réaction de sa victime, notre classe s'entendit pour la reproduire, mais sous la forme d'un libre choix du slogan publicitaire, à insérer dans un devoir, cette fois là, de maths. Notre professeur de maths était un homme sans problème caractériel évident. Nous nous attendions plutôt à le faire rire avec nous. À notre déception, il nous rendit, sans commentaires, nos copies corrigées et notées. Il avait "ignoré" le signe de notre insolence.

Le vêtement participe au langage analogique interprétable par l'autre. Il a longtemps été sexué, et ce n'est que depuis peu, qu'à certaines saisons, il peut rendre indéterminable le sexe du porteur ou de la porteuse. Dès qu'il doit être le signe de l'appartenance religieuse, le vêtement doit reprendre, en même temps, sa fonction de détermination du....genre. Pour les religions, la différence, expression de la volonté divine, doit rester "parlante". Dans la religion musulmane, le vêtement féminin a clairement la fonction de dissuader le désir masculin, faiblesse "naturelle" de l'homme. Qu'il n'empêche rien est une autre histoire.

Si la suspicion d'une pression parentale, contraire à la laïcité de l'enseignement obligatoire, public, a conduit à une loi d'interdiction des signes d'appartenance religieuse dans les établissements publics du secondaire, l'Université, qui n'est pas obligatoire, et qui reçoit de jeunes adultes pour la plupart "majeurs", présumés libres de leurs opinions ou convictions, semblait pouvoir se dispenser de toute interdiction des vêtements prescrits par les religions. Sauf que le contenu de son enseignement ne prend absolument pas en compte le contenu d'une quelconque croyance. Il s'agit d'un savoir, consensuel, que l'étudiant est supposé admettre, et acquérir, dès lors qu'il s'est inscrit à l'Université.

Les signes d'appartenance religieuse ne laissaient pas indifférents la plupart des enseignants, mais leur tolérance, réfléchie, était sans faille. Ce sont des demandes supplémentaires d'étudiants et d'étudiantes, adeptes de versions rigoristes de la religion musulmane, suivant au plus près le texte fondateur, qui se sont heurtées à la conscience des enseignants "interpellés". Des demandes d'exemptions de certains cours, ou de certains contenus, incompatibles avec celui du Coran. Des demandes de salles de prière, au sein de l'Université, des exigences concernant le sexe de l'enseignant, ou de l'examinateur.

Ces exigences ont éclairé d'une manière crue la différence de fond, que ces étudiants exigeaient de reconnaitre, et de mettre en actes. Mais c'est alors que le langage vestimentaire a pris tout son sens. Et que l'idée de son interdiction a surgi, plaçant cette catégorie d'étudiants et d'étudiantes devant un choix à faire avant l'inscription: "si je ne peux pas afficher ma religion et demander qu'elle soit prise en considération, je renonce à ces études."

Il me semble qu'il s'est dégagé de ce débat la conclusion qu'il n'était pas possible d'interdire le port de ces vêtements "parlants" à des adultes, ayant le statut d'étudiants. Mais qu'il ne pouvait être question d'accorder un privilège conforme aux préceptes religieux, ou à la vision, dans la religion, de la différence hommes-femmes, ou des contenus de la science.

L'efficacité de cette pose de limites sera probablement variable, en fonction de la proportion d'étudiants musulmans et pratiquants inscrits, et de la capacité de résistance des enseignants et des responsables de l'université.

On verra peut être des universités "islamisées", conquises par les "NMR"*, que les autres étudiants, et les enseignants en désaccord, auront quittées discrètement . Mais il ne sert à rien d'en brandir la menace.

Toutes les démocraties européennes ont été frappées, pendant une période limitée, par des attentats visant à les déstabiliser et à leur faire savoir qui était le plus fort, auquel il fallait se préparer à se soumettre. Toutes ont activé leurs services de police, qui sont venus à bout des groupuscules organisateurs. La mise en commun des informations a contrarié efficacement la tentation pour les terroristes de passer d'un état à l'autre pour rester impunis, et pour profiter de la candeur ambiante pour recommencer. L'Union Européenne est maintenant protégée par sa vigilance. Ses polices spécialisées ne baissent pas la garde, et ont "à l'oeil", et "à l'oreille", les candidats au passage à l'acte terroriste. La moindre faille se referme sur ses auteurs, le plus souvent avant qu'il fassent des morts. Si cette vigilance est vilipendée, au nom des libertés ou des droits de l'homme, les responsables politiques ne suivent pas ces propos lénifiants.

"N'ayons pas peur" me semble être la meilleure conclusion, face aux projets de tous les apprentis dictateurs, car c'est de cela qu'il s'agit. Les religions et les idéologies partagent la même conviction de posséder la Vérité, qui, à son tour, désigne l'Erreur.

Sceptique

*Nouveaux Mouvements Religieux, dénomination soutenue par Madame Dounia Bouzar, experte à l'Observatoire National de le Laïcité. (Le Monde daté du 4 Octobre 2013, pages 20 et 21, "décryptages")