Sous le titre, "L'islamophobie est elle une illusion?", le "Monde" daté du 1er Novembre rassemble plusieurs contributions sur ce thème, supposées permettre une synthèse apaisée.

Le mot, lui-même, n'a plus un sens strict et consensuel. Le suffixe "phobie" ne signifie, à l'origine, que "peur". Claustrophobie, agoraphobie, érythrophobie, sont toujours des maladies, des souffrances ressenties par un humain. Elles ne posent aucun problème sérieux à la société, à l'ordre public.

Avec l'homophobie, s'ajoute l'aversion, puis la haine, pour ceux et celles qui vivent une sexualité différente de la commune. Cette haine, comme toute haine, est criminogène. À ce titre, elle nécessite une répression qui n'attend pas le passage à l'acte. L'expression verbale ou écrite d'une homophobie doit entrainer des poursuites.

L'islamophobie, de simple peur d'une religion différente et rivale du christianisme, dès son apparition et son expansion aux portes de l'Europe*, est devenue haineuse depuis la cohabitation des deux religions sur les mêmes territoires. Cette cohabitation est d'autant plus problématique, mais en même temps possible, qu'elle fait vivre ensemble une religion devenue, pour beaucoup de ses "fidèles", tiède et peu contraignante, n'occupant même plus l'espace qui a été le sien pendant vingt siècles, et une autre, plus jeune et encore ardente, à la fois par conviction, conformisme, et repli communautaire dans cet espace déjà occupé. Une bonne partie des autochtones européens, sans renier son histoire, a même chassé de son esprit toute croyance, toute pratique, jusqu'aux cérémonies qui jalonnaient la vie d'un fidèle: baptême, communion, mariage, obsèques religieuses. Elle ne peut trouver qu'étrange, et dérangeante, l'expression publique d'une religion qui ne dispose pas encore suffisamment d'un espace spécifique et intime. 

D'un côté, encore, la religion n'impose plus un mode de pensée, un conformisme moral ou social, une opinion politique compatible avec les intérêts de l'Église. La séparation de l'Église et de l'État se prolonge dans l'esprit du citoyen croyant. Le raidissement récent qu'on a pu observer à l'occasion de l'institution du mariage(civil) des homosexuels, n'est sans doute pas sans liens avec le souci de l'image donnée par une civilisation au socle religieux présumé invisible, à une autre, encore très éloignée d'une telle tolérance. 

Disposant en majorité du droit de vote, les musulmans interviennent peu dans la vie politique, et jamais "es qualité". Ils apportent leurs voix à la gauche, puisque celle-ci défend l'essentiel de leurs besoins spécifiques, prenant le risque de déplaire à une partie de son électorat populaire. Car l'islamophobie ne hante pas les beaux quartiers, où l'égalité des moyens efface toutes les différences.

Les participations à ces pages du "Monde"(décryptages-débats, 16 et 17) apportent-elles des ébauches de solutions apaisantes? Les participants se partagent entre les leçons de morale, les accusations de racisme, ou le diagnostic d'obscurantisme global du peuple français. Le malaise des intellectuels est évident, il n'y a aucune chance que leur point de vue puisse entamer la réalité.

Laquelle divisera encore longtemps l'opinion, échappera encore longtemps à la raison. La peur est mauvaise conseillère, la haine plus encore. Le rôle d'arbitre, de gardien de la paix civile, de l'État, est essentiel. Or, depuis quelques années, il ne joue plus ce rôle, car pris dans le jeu des extrémistes, tenté de les satisfaire, ou décidé à les ignorer, quand ce n'est pas de les provoquer.

Heureusement, l'État, faible par ses discours, ses atermoiements, son absence de contrôle de ses bavards incorrigibles, qui jettent de l'huile sur le feu, dispose d'institutions solides, qui se consacrent discrètement à la bonne marche des services régaliens. La surveillance des fauteurs de trouble potentiels permet leur neutralisation avant leur passage à l'acte. Ceux qui veulent s'engager dans la guerre sainte partent vers les destinations où elle est active, mais ont peu de chances de revenir en toute discrétion. Cet outil de prévention, forgé dès les premiers attentats commis sur notre territoire, est maintenu, et confié à des serviteurs de l'État sans états d'âme.

Toutes les bêtises, toutes les méchancetés peuvent être dites. Mais pas faites. Certains pensent que c'est encore trop. Il vaut mieux rougir de certaines sottises, que baillonner leurs auteurs.

Sceptique

*cf mon billet du 24 Avril 2011 "Europe et Islam, un intéressant débat"

Note du 7/11/2013: Dans son dernier livre "L'Identité malheureuse", Alain Finkielkraut ouvre un chapitre, intitulé "Mixité française", sur la singularité de la France, par sa loi sur les signes religieux ostensibles à l'école. Elle étonne tous les autres pays européens, et elle est considérée comme non démocratique. S'appuyant sur l'analyse de Claude Habib**, il avance un autre motif que la défense de la laïcité, celle du droit des femmes à montrer qu'elles le sont, à avoir une "visibilité heureuse". Le voile islamique donne à voir l'appartenance à la religion musulmane et la soumission à l'interdit de séduire. Ce qui instituerait, dans notre société, une inégalité de droits entre les femmes, en plus de l'inégalité entre les hommes et les femmes, qui n'est pas encore entièrement résolue. Cette thèse dévoile un inconscient très partagé, car l'argument n'est jamais apparu dans le débat des législateurs. Il constituerait une spécificité française.

**Claude Habib "Galanterie française"