Je place cette réflexion dans la catégorie "société", car elle l'implique de diverses manières.

Les abeilles ont connu une période de paix "royale", d'une durée de 58 ou 59 millions d'années, juqu'à l'apparition de l'homme, il y a un million d'années ou plus. Et il semblerait que le chasseur-cueilleur qui nous a représentés pendant "un certain temps", a vite découvert les délices des provisions que ces petites bêtes accumulaient dans leur nid, pour leur progéniture. Courageuses, en plus, "elles" se remettaient au travail sitôt les voleurs partis, et l'espèce se portait bien.

La réduction en esclavage de la brave bête s'associa logiquement à la sédentarisation du néolithique, il y a environ 10.000 ans. L'homme inventa des maisonnettes pour cette catégorie d'esclaves, susceptibles mais  pas rancunières. Elles sont devenues nos ruches. Il est probable, en raison des risques particuliers de ce métier, qu'il devint une spécialité dans la communauté rurale.

Tout se passa bien, surtout pour les abeilles, pendant les 8 ou 9 millénaires qui suivirent. Les hommes sédentaires vivaient de manière stable à la campagne, leur activité était complètement autarcique, la terre fournissait tout ce qui était nécessaire, céréales, légumes, produits laitiers, oeufs des volailles, fruits des arbres adaptés au climat. Le "locavorisme" était de rigueur, il n'avait pas  besoin d'être inventé. Les fleurs sauvages proliféraient dans les champs cultivés et les prairies. Les meuniers et les boulangers n'en faisaient pas cas.

Le cycle des saisons était connu des abeilles, comme des hommes. Les hommes prélevaient dans les ruches leur impôt. Ils en laissaient assez, et, de toute façon, "elles" reprenaient le travail tant que le climat le permettait.

C'est l'époque moderne qui a tout bouleversé. Le développement des moyens de transport a permis la circulation des produits entre les producteurs et les consommateurs. Les producteurs ont eu intérêt à abandonner la polyculture, et à se spécialiser dans les cultures ou les élevages les mieux adaptés à leur climat et à la qualité de leurs terres. Les plantations n'étaient plus du "tout venant",  mais celles qui avaient le plus de chances de rendement, et de demande des consommateurs. Les nouvelles exigences des clients ont également fait employer les "herbicides" contre les "fleurs des champs" (notre bleuet a disparu à jamais).

Si les hommes n'ont pas ignoré longtemps la provenance des ingrédients servant aux abeilles à la fabrication du miel, ils n'ont pas réalisé aussi vite que le butinage* favorisait la fécondation des fleurs et la formation des fruits. La modernisation, sous la forme de monocultures produisant à une période précise, imposée par un "marché" favorable, aboutit à la nécessité de balader les ruches, sans égards pour les abeilles, enfermées dans le noir pour la durée du voyage, à la fois pour permettre un butinage rémunéré, et une fructification abondante. Au nom de l'égalité, les microbes et les parasites ont pris le goût des voyages, plus facilement que les abeilles, même. Le varroa, un acarien, fut le premier voyageur indélicat, se nourrissant sur la bête, au point de la détruire.

La nouvelle agriculture persistant dans sa rupture avec la tradition millénaire**, les pauvres abeilles ne sont toujours pas parvenues à s'y adapter. Certaines ruches sont brusquement anéanties, la mortalité dans toutes est anormalement élevée. Et les spécialistes patentés ne parviennent pas à identifier le ou les facteurs de cette surmortalité ruineuse. Ruineuse, parce que la production de miel, et la location des butineuses sont le gagne-pain des apiculteurs.

Qui, tout naturellement, "ont pris les choses en main". Et la première raison à portée de la main, ce sont les autres, les agriculteurs, qui, pour lmaintenir leur rendement, utilisent contre des concurrents, ailés, et à six pattes, entre autres, des produits "phyto-sanitaires", fournis par la même industrie chimique qui conçoit et fabrique nos médicaments. Susceptibles de jouer un rôle dans la disparition des abeilles, non parce qu'ils seraient pulvérisés sur les fleurs , mais parce que, "systémiques", ils seraient capables d'empoisonner les abeilles, qui s'abreuvent du nectar des fleurs (du colza). Les "études" démontrant ce moyen indirect d'intoxiquer les abeilles , comportent des biais qui rendent les conclusions discutables. Mais "on" ne s'arrête pas à ces broutilles, et la cause est entendue. La solution, pour eux, est simple: que les agriculteurs cessent d'utiliser ces produits. S'ils perdent tout ou partie de leur récolte, c'est leurs oignons.

L' article du Monde du 8 Avril,(page6, International & Planète) qui revient sur cette grave question, est suivi d'un second, qui rapporte la présence de ces ennuis, en Ariège, département montagneux, qui ne pouvant soutenir, en agriculture, la concurrence des plaines du Nord, s'est spécialisé dans l'élevage.Eh bien, pareil, les ruches connaissent des pertes massives et récurrentes. 

Ça ne peut être que de la faute des éleveurs! Ils n'emploient pas de "pesticides", mais, par contre, ils soignent leurs bêtes avec des médicaments vétérinaires, dont les résidus, dans les crottes et les bouses, parviendraient à altérer le nectar des fleurs. Ce n'est qu'une supposition, mais elle a sufii à détériorer le "climat" de ce département rural.

Ce clivage qui sépare des apiculteurs malheureux des éleveurs qui n'en peuvent mais, face à ces accusations, s'ajoute à tous "les sujets de mécontentement" qui font la fortune des médias et de quelques partis politiques, en mal de clientèle. La France n'est plus le refuge du "raison garder". La "tête près du bonnet" a pris la place.

Il y a sûrement, parmi les récentes transformations de nos pratiques agricoles, et de la démographie rurale, des facteurs qui ne font pas l'affaire des abeilles. Il n'y a plus de fleurs sauvages dans les champs, en aucune saison, plus de haies, de rares bosquets. Il persiste dans les jardins des villages des arbres fruitiers dont la floraison est courte. Et les non-agriculteurs qui vivent dans les villages, travaillent ailleurs, et n'occupent pas leurs loisirs à fleurir leur jardin, même quand ils en sont propriétaires. S'ils ne sont que locataires, seuls les gazons, où s'ébattent leurs enfants, sont entretenus.

Paradoxalement, une grande ville comme Paris est devenue, dit-on, un paradis pour les abeilles. Les balcons, les terrasses et les jardins publics, fleuris pour le plaisir des parisiens, leur assurent leur nourriture. Les plantes en faible densité, dont on n'attend pas une production alimentaire, n'ont pas besoin de "pesticides". 

Note du 22 Avril 2014: Un flash  du Figaro.fr annonce le non-lieu de la plainte déposée par l'UNAF(Union de l'Apiculture Française) contre Bayer, pour la mise sur le marché de l'insecticide Gaucho. Les "scientifiques n'ont pas prouvvé de lien direct entre l'usage de cet insecticide et les disparitions d'abeilles". "Il y a d'autres facteurs pouvant être responsables de ces pertes, déclare la juge.           Bien sûr, l'UNAF a fait appel. Ce qu'elle décide ne devrait pas être contesté.

Sceptique

*Maeterlink, "La vie des abeilles".1901

**Le mouvement, créé et animé par José Bové, milite pour ce retour à l'exploitation petite, adonnée à une polyculture, sans intrants industriels et sans produits phyto-sanitaires de même origine. Les cutures soumises à ces restrictions forment le "bio", qui intègre aussi quelques extravagances à base de convictions surnaturelles. Leur production comble de joie ceux qui peuvent s'offrir ces denrées nettement plus chères que les "ordinaires". Mais elle ne pourrait satisfaire les besoins de la majorité des consommateurs, de nos clients étrangers, de l'aide alimentaire aux pays en difficulté.