Cette définition de la situation créée par la constitution de la cinquième république, comportant, en particulier, l'élection du président de la république au suffrage universel, relie assez bien, je le pense, l'ancien régime, monarchique et héréditaire, héritier de l'Empire Romain et de ses envahisseurs germaniques, et notre situation politique réelle et actuelle, vécue au jour le jour, d'une élection présidentielle à l'autre.

Quelle que soit son opinion sur cette réalité, chaque majorité, associant un Président de la République et la majorité parlementaire dont l'élection a "surfé" sur le succès du premier, s'accommode de l'état de fait. Le Président et sa majorité disposent de cinq ans d'un pouvoir stable, protégé par la constitution.

Résultat voulu par les contitutionalistesde 1958 et leur inspirateur, le Général De Gaulle. Rappelé au pouvoir, souvenons-nous, pour tirer d'affaire un État instable et faible, englué dans la guerre d'Algérie, cause d'un clivage radical de la société française, entre partisans du maintien de l'Algérie dans l'ensemble français, et ceux de l'indépendance de l'Algérie. La présence d'une importante minorité européenne, en Algérie, estimant son avenir plus assuré par le maintien de la souveraineté française, pesait d'autant plus, que l'Armée française, chargée de ce théâtre d'opérations, après ceux, encore frais, de la libération de la France, et de la guerre d'Indochine, était fatiguée des défaites et des évacuations, et se faisait forte de tenir l'Algérie si telle devenait la décision du pouvoir politique.

Pour les partisans de l'Algérie française, la Quatrième République, divisée et instable, n'en était pas capable et ne le serait jamais. Il y avait suffisamment de gaullistes, anciens résistants, dans leurs rangs, pour que tout naturellement, ils se tournent vers leur chef naturel, le Général Charles De Gaulle, retiré de la vie politique depuis son désaveu sur le choix constitutionnel de 1946. Lui voulait un régime fort et stable, ses rivaux voulaient le contraire, et eurent gain de cause.

Serait il d'accord pour cautionner et mettre en oeuvre le projet de ses chauds partisans, mener une guerre victorieuse contre la rebellion algérienne, représentée hors du territoire algérien par un gouvernement provisoire, disposant de l'appui moral des États-Unis, et de celui, concret, des pays arabes et de l'URSS?

Beaucoup en doutaient, se basant sur des déclarations diverses du Général. Qui, pourtant, se sentait en devoir de revenir au pouvoir, pour remettre la France au rang qu'elle avait retrouvé, grâce à lui, entre 1940 et 1945.

Au bout de quelques semaines d'une grave agitation, civile et militaire, à Alger même, et en France, le Général De Gaulle se vit appelé à former un gouvernement d'union, dont il fut le Président du Conseil, incarnant l'exécutif. Il héritait de la conduite de la guerre d'Algérie, mais aussi de la réforme constitutionnelle qui mettrait fin à l'instabilité et à l'impuissance du pouvoir.

Sur le premier point, il commença par rassurer les militaires et les français d'Algérie, comprenant ceux d'origine européenne d'une part, et les algériens ayant fait le choix du lien définitif entre l'Algérie et la France. Mais il mit au pas les militaires engagés de façon trop voyante dans l'action politique en faveur de son retour. Sur le terrain, par contre, il laissa les unités engagées poursuivre le combat avec tout le soutien logistique nécessaire.

Un an plus tard, le divorce était évident entre le Général et les soutiens passionnés qui lui avaient ouvert la voie vers le pouvoir. Mon unité, un "régiment de mobilisation", fut dissoute, et son chef me fit la confidence, que je gardai pour moi, que l'État-Major préparait l'évacuation. Les unités d'élite de l'Armée s'agitaient, leurs soutiens politiques de la population "Pieds Noirs", aussi, et les premières révoltes graves de l'Armée, comme le "putch des Généraux" firent trembler le peuple français des deux côtés de la Méditerranée. 

Force resta au pouvoir légitime, mais la cassure fut irréparable. L'OAS apparut dans ce contexte, instaurant un terrorisme aussi brutal, aussi aveugle, que celui reproché à la résistance algérienne*. 

Un nouveau cap était fixé, celui d'un réglement politique, une indépendance promise à la partie algérienne, mais retardée par l'entrée en clandestinité des militaires et des civils refusant cette solution. Les négociations politiques aboutirent aux accords d'Évian du 19 Mars 1962. L'exode civil, et la guerre secrète de l'OAS se mêlèrent jusqu'au drame final de la liquidation des harkis et de civils encore présents sur le territoire de l'Algérie. Les premiers avaient été officiellement abandonnés. Ceux qui furent évacués en France durent la vie sauve à leurs chefs, désobéissant à leur hiérarchie. Les seconds firent confiance en la protection promise par les nouveaux responsables. Qui furent débordés çà ou là.

Je ne pensais pas que mon préambule, pourtant condensé, serait si long. La déchirure de la Guerre d'Algérie a été l'entrée en matière d'une radicale transformation de notre vie politique, renouant avec le projet du chef de la résistance, dépossédé de son pouvoir par les partis politiques de la IIIème République, renés de leurs cendres, restaurateurs du système qui avait leurs faveurs.

Le dit système était né d'une défaite, événement plutôt prolifique dans l'histoire, celle de la guerre de 1870-1871, perdue par l'Empereur Napoléon III. Une longue période d'échec de la Révolution Française, confisquée successivement par la Convention, le Directoire, le Consulat, l'Empire napoléonien, la Restauration, la Monarchie de Juillet, le Second Empire**, permit, de justesse, le retour à une République, parlementaire, comme elle ne le fut pas longtemps, après son déclenchement en Juilet 1789. La IIIème République eut des débuts bien sages, entre les mains des bourgeois, grâce à un suffrage qui n'était pas encore universel. Mais l'élargissement progressif de sa base électorale donna plus de place à une gauche, aux intentions politiques plus radicales.

La défaite de 1940 brisa une République affaiblie, pas innocente du désastre, et son pouvoir tomba entre les mains de la droite nationaliste, séduite par le modèle des vainqueurs, l'allemand, surtout. 

Le Général De Gaulle,Secrétaire d'État au  gouvernement de Paul Reynaudréfugié à Bordeaux, avait pris une position non défaitiste, contre l'évidence, et préconisait la capitulation de l'armée, et l'exil du gouvernement vers l'Afrique du Nord. La résistance du Maréchal Pétain, ministre de la guerre, et celle du Général Weygand, commandant les armées, aboutit à la démission de Paul Reynaud. Le Président Albert Lebrun appela au poste de Président du Conseil le Maréchal Pétain. Qui décida immédiatement de demander à l'envahisseur allemand un armistice. Qui fut signé le 18 Juin 1940, et eut en écho immédiat l'Appel à la résistance aux côtés de l'allié anglais du Général de Gaulle.

L'histoire lui donna raison . Sa primauté fut contestée, tant par des rivaux également exilés, que, par la suite, des rivaux politiques ayant besoin d'une légende. Avec le recul nécessaire, l'histoire a dit la vérité.

À mon avis, c'est lui, par tempérament, par la conscience de son rôle historique, qui se confondit avec l'État, et rassembla dans sa personne la monarchie et la République. Rassemblement "précaire et révocable", créé par l'élection au suffrage universel, construit dans ses détails par la constitution de 1958. Mais, malgré les critiques virulentes, entre autres celles de François Mitterrand, héritier de la IIIème République, modèle finalement intégré par tous ses successeurs, y compris par ceux qui le désavouèrent....avant d'accéder à la Présidence de la République. Pas plus loin qu'en 2012. Ce sont les degrés d'acceptation du rôle, ou de la résistance molle et transitoire, qui font la différence.

(à suivre)

Sceptique

* Le terrorisme est une forme de guerre, utilisant la terreur pour décourager l'adversaire.

**De courts intermèdes "républicains" furent réprimés par l'armée, avec le soutien des notables.