Un correspondant, opposé, mais néanmoins plus qu'estimé, me rappelait ce constat de La Boëtie, auteur d'une autre formule de même sens:"la force des puissants est faite de notre faiblesse".

Mais cette formule est fourre tout, et réversible. La faiblesse des puissants laisse libre cours aux égoïsmes de toutes natures, y compris les criminels. Les vrais faibles en payent le prix. Qu'ils soient parfois atteints par le "syndrome de Stockholm"* ne supprime pas l'injustice qui leur est faite. Un minimum d'ordre d'une société est une garantie d'un minimum de justice. La "totale" est inaccessible.

Un homme seul, quelle que soit sa compétence, ne peut pas faire grand chose tout seul. Un maçon ne peut construire, seul, une maison habitable, même si le temps ne lui est pas mesuré. Il y a des corps de métier qui doivent accomplir leur propre part.

Les sociétés humaines ne se sont pas structurées sans raisons. Très tôt, même au stade chasseur-cueilleur, les tâches se sont réparties, entre les hommes et les femmes, et à l'intérieur de chaque sexe. 

Toutes les tâches n'étant pas les mêmes, il y a un double avantage à posséder un niveau de compétence élevé, ou fondé sur la force. Ainsi, dès que la guerre est devenue indissociable de la vie des groupes humains, le statut de guerrier est devenu dominant. Il a mis des millénaires à s'effacer derrière la compétence politique, au sein des sociétés les plus nombreuses et les plus développées. Mais, là où le niveau de compétence politique est faible, il s'efface "naturellement" devant les guerriers. Il est alors possible que la force tienne lieu de compétence.

Nos sociétés modernes se sont réellement dégagées de ce modèle. Le pouvoir appartient aux politiques, ne s'attribue que par des moyens sans violence, et se transmet de même. Les militaires restent dans leurs casernes, et ne veillent que sur l'ensemble, sans discrimination. 

Mais si le pouvoir, dans les sociétés modernes, ne s'appuie pas sur la force, il peut rencontrer la force d'oppositions, qui se sont formées précisément pour s'opposer, autrement que dans les règles établies en commun. Elles se voient comme un contre-pouvoir possible, puisant sa légitimité dans leur force.

Les démocraties, c'est-à-dire toutes les sociétés modernes, se heurtent périodiquement, en raison même de leurs principes, à ces contre-pouvoirs auto-proclamés et limités à un objectif précis, empêcher l'exercice du pouvoir légitime sur eux et leurs mandants.

Et il est logique qu'un pouvoir faible, par la faiblesse des hommes qui l'incarnent, aggrave sa faiblesse devant cette résistance sans légitimité. Les rapports de droit se transforment en rapports de force, et la force n'est plus du côté du pouvoir légitime. Le pouvoir devient celui de l'opposant, sans autre mandat que celui qu'il s'est attribué.

Un telle situation ne peut être durable, puisque l'exercice du pouvoir est détourné au profit principal de l'usager de la violence. C'est même un argument pour d'autres violences, d'abord défensives, mais participant rapidement à la curée.

Jusqu'ici, nos institutions, dotées par ses créateurs d'une particulière solidité, même entre les mains d'hommes faibles**, ont tenu bon. Nous en apercevons la fin, et l'État, qui les défend, ne s'est pas désagrégé. 

Le conflit actuel, portant sur une loi, légitimée grâce à une disposition constitutionnelle, vise au retrait de cette loi, exigée par une coalition syndicale. Qui utilise les manifestations sur la voie publique et des grèves de services publics comme moyens de pression.

Le pouvoir légitime tiendra-t-il? Le doute entretient la lutte.

Sceptique

*Retenus comme otages par des  délinquants  surpris par l'intervention de la police, ces otages ont fini par prendre (un temps) le parti de leurs gardiens.

**Jusqu'à ce jour, aucun pouvoir tenu par une femme ne s'est trouvé dans cette situation. Dans un cas de figure très différent, une grève de la faim de rebelles irlandais, Margaret Thatcher n'a rien cédé. Des grévistes de la faim sont morts.