Il y avait toutes les raisons de le craindre, il n'y a aucune raison d'en douter. La conquête de cet oasis sur la route vers Bagdad par les armées de l'État Islamique avait été facilitée par la persécution de ses habitants sunnites, par le gouvernement chi'ite de l'Irak.

Mais les excès des djihadistes dans la mise au pas des civils, qui n'en demandaient pas tant, ont fait que la restauration des forces régulières de l'État irakien, et leur offensive contre l'occupant fanatique, font de la reconquête de la ville la libération de ses habitants.

Si les troupes régulières, formées et réarmées par les alliés américains et français, soutenues par l'appui aérien de la coalition anti-Daech, ont été conditionnées au respect des civils pris dans le combat, les milices chi'ites qui les suivaient, ont usé de leurs armes pour accomplir des massacres d'hommes, adolescents et adultes, pour leur appartenance au sunnisme.

Cette version orthodoxe de l'islam a été dominante tout au long de l'histoire de la religion musulmane, mais contrainte à la réserve par l'empire ottoman, sunnite, mais se réservant le maintien de l'ordre dans un empire très composite.

La participation ottomane à la première guerre mondiale, aux côtés des "empires centraux", Allemagne et Autriche-Hongrie, a entrainé l'empire turc dans la défaite, et son dépeçage par les vainqueurs, soutenant, en fonction de leurs intérêts ou de leurs sympathies, les communautés diverses tolérées par le maitre turc....tant qu'elles ne posaient pas de problème. 

Les Anglais ne s'intéressant qu'aux ressources pétrolières, les Français qu'aux communautés chrétiennes, le partage en fut facilité. La Turquie ne se maintint, non sans combats, que sur la péninsule anatolienne*.

Jusqu'à la seconde guerre mondiale, les monarchies hachémites installées par leurs alliés anglais règnèrent sur les territoires qui leur avaient été attribués, Jordanie, Irak, et Syrie. La France se fit attribuer le mandat de la Société des Nations pour la Syrie et le Liban. Sa défaite en 1940 fut suivie par son éviction par le rival anglais.

Après 1945, la pression des États-Unis, amateurs de démocratie et de pétrole, et la naissance dans la violence de l'État d'Israël, modifèrent profondément la situation de la région. La défaite de la coalition arabe contre Israël fit tomber les monarchies hachémites, à l'exception de la jordanienne, et leur remplacement, en Syrie et en Irak, par des dictatures militaires et "bassistes". La suite....n'est pas finie.

Les religions ont pris nettement le dessus sur les forces nationalistes et militaires, d'abord en Irak, victime de ses actions conquérantes. La réaction américaine, usant de sa force pour "démocratiser" l'Irak, sur des critères, en fait, religieux, fit accéder au pouvoir la majorité chiite, méprisée et haïe par l'orthodoxie sunnite.  Il n'y a plus beaucoup de place pour un ordre laïque entre les deux.

En Syrie, la guerre de religions n'en est encore qu'à son début. Le pouvoir militaire et bassiste des El Assad ne peut plus se permettre d'être laïque. Il ne peut compter que sur sa base alaouite et son allié russe. Toutes les autres parties, sunnites ou ethniques (kurdes), sont contre lui. Et il a tant de sang sur les mains, qu'il est difficile d'imaginer un retour de la paix civile sous sa conduite. Le larron DAECH fait l'unanimité contre lui, mais il n'est pas encore vaincu. L'après est sous l'horizon.

Ces deux versions de l'islam, en conflit sur l'ensemble du moyen orient, sont étayées par deux puissances capables de les financer. L'Arabie Saoudite pour le sunnisme, dans une version rigoureuse, conservatrice, le wahabisme, et l'Iran, pour le chi'isme, qui est, pour de bon, possesseur du pouvoir, tant séculier que religieux. 

À tout instant, le pragmatisme pratiqué par le pouvoir iranien, pour tenir compte des besoins de son économie, et de ses relations avec le reste du monde, peut être rappelé à l'ordre par les instances religieuses qui disposent de la suprématie.

Sunnisme et chi'isme sont également menacés par l'influence de l'occident sur les esprits, particulièrement ceux des jeunes et des instruits. La menace du laïcisme, ou, plus encore, de l'apostasie bien cachée, est obsédante. 

Les craintes d'un mouvement inverse, d'une islamisation forcée de nos sociétés, et au contraire ridicule, et facteur de haine. Contribuant un peu plus à la crispation des musulmans.

Tout indique que les jeunes générations, à quelques exceptions près, ne sont pas prêtes à renoncer aux libertés de penser qui sont notre conquête, encore récente à l'échelle de l'histoire. Mais à notre corps défendant, nous sommes pris dans cette guerre de religions, copieusement arrosée de pétrole et de sang. Nos coreligionnaires, chrétiens d'orient, pris en tenaille dans ce conflit entre les sunnites et les chi'ites, en sont souvent les victimes faciles, car pacifiques, et considérées comme nos complices. L'évolution de la guerre, sa radicalisation, les pousse dehors, vers le refuge que nous sommes depuis plus d'un siècle. S'ils ont le droit de vivre sur leur terre ancestrale, avons-nous toujours les moyens de le leur garantir**? De toute évidence, non. C'est sur notre territoire que ces petites communautés devront être accueillies.

Sceptique

*Le Général Mustapha Kemal, fondateur de la République Turque, mettait sur le compte de cet empire immense et instable, et de la religion musulmane, la décadence et la dislocation de l'empire ottoman. Son projet était de ramener la nation turque, devenue laïque, sur le terrain originaire de son histoire, l'Anatolie et les détroits.

**Au cours du 19ème siècle, la France intervint militairement sur le territoire ottoman pour protéger les minorités chrétiennes persécutées. À la suite de la première guerre mondiale, elle se fit confier le mandat de la Société des Nations sur la Syrie et le Liban.

Note du 4 Juillet 2016: un attentat-suicide, utilisant un camion bourré d'explosifs, a fait plus de 110 morts dans une rue commerçante d'un quartier chi'ite.  La haine religieuse n'est donc pas assouvie. Les commentateurs occidentaux y voient une faiblesse des moyens de sécurité. 

C'est un mal commun à tout le Moyen-Orient, comme le montrent les attentats semblables du haut en bas de cet ensemble géo-politique. Même la Turquie est touchée par  cette "faiblesse". Résulte-t-elle de complicités, ou d'un déficit de vigilance et de réactions? Ça ne semble pas un aboutissement. Mais plus sûrement une carence structurelle, dont on ne voit pas quelles autres forces que les polices pourraient y mettre fin.